AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Poster un nouveau sujetRépondre au sujetPartagez|

» cherry «

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas
AuteurMessage



avatar



Messages : 71


MessageSujet: » cherry « Mar 17 Jan - 22:48




CHERRY FORD



ft Lily Collins


Plus je vieillis et plus j'aime
le goût de l'eau chaude.

rescapée ; nouvelle



» Carnet de santé «
Cet hôpital est un boulevard d'artistes et athlètes jouant comme d'autres se battent contre la mort et le mal. Et l’art, tout comme l’amour, prend de la valeur avec le temps. Il est une devise qui, s’anoblissant, ne saurait périr ni se voir diminuer d’aucune façon. Y dorment des rêveurs, y rêvent des mourants, y naissent des amis, y meurent des amants. Ainsi ici, j'aime. Ainsi ici, j'ai mal. Ainsi ici, j'espère. Tout le temps.


» Son histoire × 1/2 «


Première résolution : Me marier vite, et bien.
Si ma mémoire doit un jour se limiter à ne retenir qu’une seule certitude me concernant, il s’agira sûrement de celle-ci : Je veux me marier, je veux tellement me marier. Je veux être mariée à ne plus jamais couvrir ma bague d’un gant. Je veux être mariée à exploser les records du monde du bonheur mesurable, qu’on puisse dire un jour : « Vous êtes heureuse à quel point, sur l’échelle de Cherry Ford ? » et que le plus haut grade soit : « Cent ans de mariage ». Je veux être mariée à vivre vieille, de toute évidence, et m’interdire de lui survivre parce que, premièrement : je ne peux pas battre le record du plus long mariage toute seule et deuxièmement : chaque battement de mon cœur bionique ou bouché de cholestérol ne serait qu’agonie, sans lui. C’est donc une bonne chose, j’imagine, que je me sois mariée très vite.
Il avait six ans, moi sept et comme mes gènes de cougar dominatrice le laissaient présager, tout était mon idée. Il portait un survêt fluo, une veste radioactive et sa paire de baskets préférée. Je portais une robe blanche, des collants verts et un serre-tête qui fut tendance environ deux mois (dont celui-là) dans toute l’histoire de la mode. Notre union était un concept qui aujourd’hui encore demeure vague mais il a dit oui à quiconque le lui demandait, j’ai dit oui aussi. J’ai pris son premier baiser et lui a ravi le mien. Aujourd’hui, je ne me sens pas mariée. Je porte encore des gants. Je n’explose aucun record. Mais tant que Giuliano Wallace ne commet pas l’immonde traitrise de mourir le premier alors je peux continuer à compter. Et j’ai dix sept ans de mariage officieux. Dix sept sur l’échelle de Cherry Ford. Le bonheur est à ma porte.

Deuxième résolution : Me reproduire coûte que coûte.
Mes parents m’ont très tôt fait comprendre que je resterais fille unique et j’ai donc ressenti jeune l’envahissante responsabilité de prolonger notre lignée. J’étais leur seule chance, celle par qui le nom perdurera. C’est d’une connerie terrifiante, quand on y pense. Et si je mourrais subitement de la tuberculose ou d’une amputation de la tête ? Qui assurerait notre survie s’ils ne mettaient pas en route Sugar Ford ou autre Rhubarb Bentley ? Pour ajouter un brin d’emphase à la pression mise sur mes frêles mais toujours bien habillées épaules, ils n’ont pas tardé à se séparer. Ils sont allés battre leur mariage tandis qu’il leur tournait le dos et ont trainé sa carcasse jusqu’au purgatoire où j’imagine que pourrissent les unions brisées. Ensuite, ils ont… ils ont dé-i-vé-o-air-cé. L’horreur absolue. Le cauchemar. Que dis-je : l’enfer ! pour une jeune amoureuse de l’amour telle que moi. C’était comme s’ils s’étaient contorsionnés pour réussir à péter sur mes rêves qui pendant des années en ont promené l’odeur. Alors je suis allée prendre l’air.
Et chez Gigi, on mangeait italien tous les jours. Ses parents m’ont accueillie le temps que les miens trouvent de nouveaux appartements. J’ai découvert chez eux une forme d’amour nouvelle : altruiste et généreux, qui n’hésite pas à donner confort, tendresse et divertissements à une jeune fille dont le monde change soudainement. On dansait tous les soirs, après l’école. Son immense père choisissait la musique et sa magnifique mère m’apprenait à bouger comme elle le faisait. Gigi me prêtait son lit mais chaque soir je le retrouvais sur son matelas gonflable qui grinçait contre le parquet quand je poussais son corps chaud pour me faire de la place. Heureusement que je faisais pas partie de ces greluches qui croient qu’il suffit de dormir avec un garçon pour lui faire des bébés. Je savais bien qu’il fallait aussi lui donner la main sous la couverture. Mais étrangement, et malgré toutes mes prouesses de phalanges, je ne suis jamais tombée enceinte. Gigi l'impotent !

Troisième résolution : Fermer les verrous. Toujours.
Il s’avère que se tenir la main ne suffit pas. Du tout. Il s’avère aussi que raconter à son prof qui s’appelle Beverley qu’un mec à la télé a dit « Tu veux une promotion, Beverley ? J’espère que t’as pas peur de te décrocher la mâchoire. » ne fait en fin de compte rire que les gens qu’on ne voit jamais dans les sitcoms. Alors faisons un petit bilan de moi version quatorze ans. Humour : à réviser Situation maritale : Sept, sur l’échelle du bonheur mesurable. Heures de colle : Deux, mais c’était pas ma faute. Nombre de fois où j’ai surpris mes parents en plein coït : Une, d’ici quelques minutes. Me voici donc avec mon dernier petit bout d’innocence coincé entre les dents, sur le point de rentrer chez ma mère plus tôt que prévu. Du fer plein la bouche. Des tâches pleines de rousseur. Un soutien-gorge vide. Une tête pleine d’espoir et des yeux brillants qui se repassent le film de cette journée mitigée pour la coucher dans mon journal intime. En baissant la poignée de la porte je me dis « Tiens, c’est bizarre. » parce que ma mère garde toujours la porte vérouillée. C’est la vilaine habitude de mon père de laisser toute porte ouverte aux inconnus, aux facteurs et je ne sais quelles autres bêtes sauvages. Qu’à cela ne tienne, je referme bien derrière moi. Et puis soudain, telle une flatulence, me parvient ce bruit discret mais dérangeant. Un son profond qui vient du fond du couloir et qui n’annonce rien de bon. Mais ma mère souffre ! Je réalise assez vite. Elle a même très mal, si j’en crois mes oreilles. Elle pleure, elle geint, elle supplie quelqu’un ! Nom d’une totally spy, je vais sauver ma mère des griffes de ce sordide animal. J’attrape le premier truc long et dur à portée de main et je me rue courageusement dans sa chambre, poussant la porte entrouverte, criant, pupilles dilatées, cœur en vrac et bagues aux dents : « Tiens bon, MamaaAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH pourquoibeuuhouhou ! » Elle aussi avait trouvé quelque chose de dur et long. Mais elle n’avait pas que les pupilles de dilaté. Et puis c’est mon père ce truc qui la persécute ? Pourquoi ils sont pas face à face ? Dans les films romantiques, ils sont face à face. Et c’est quoi cette ODEUR non mais oh, que je gueule ! «  OH ! » Si un contrôle de SVT vous demande un jour : Combien de va-et-vient un corps humain est-il capable de faire en une seconde ? La réponse est : Beaucoup trop.
Beaucoup, beaucoup trop.

Quatrième résolution : Avoir pitié des païens.
Au lycée, ma meilleure amie s’appelle Lina Austen et elle ne croit pas au grand amour. Il est donc parfaitement dégueulasse de savoir qu’elle est amoureuse de la même personne depuis ses quinze ans. Le plus injuste c’est qu’il l’aime aussi et qu’ils sont si parfaitement adorables que j’ai toujours envie de balancer des pétales de roses sur leur passage. Je les aime peut-être autant qu’ils s’aiment entre eux, même s’ils préfèreraient que je les laisse s’aimer tous seuls. Lina ne croit pas aux fins heureuses. Lina me dit « Pour qu’une histoire finisse bien, il faut qu’elle ne finisse pas du tout. » sinon s’en mêleront la mort, la maladie, le drame ou même le mariage. Je peaufine auprès d’elle ma théorie selon laquelle notre grand amour est divisible, changeant et si solide qu’il peut être dispersé en plusieurs morceaux faisant partie d’un tout. Mon grand amour, c’est l’amour. Je le sais quand je le sens. Je n’ai jamais aimé autant un garçon que l’idée d’être amoureuse de lui. Mais je ne tombe pas pour n’importe qui.
La première fois que j’ai aimé, j’ai aimé à en être capricieuse. À vouloir m’arracher la peau, et pleurer « Mais je le veuheuheux ! ». Je le voulais tellement. Il avait douze ans, quatre mois et six jours de plus que moi. Il enseignait le français au lycée. Il était québécois et j’ai su que je le voulais, comme la totalité des filles et quelques garçons du lycée, quand je l’ai vu en maillot de bain. Nom d’une sœur Halliwell ! Il était béni par tous les dieux imaginables et en particulier par le mien. L’amour l’avait personnellement envoyé sur Terre. Il était en mission sacrée. Il était si parfait qu’on aurait voulu l’exposer ou le mettre en boite. De son accent à son sourire ravageur, de ses yeux bleus qui brillaient dans le noir à ses six, huit ou quatorze abdos, il était une véritable bête conçue par et pour l’amour. Je le voulais à m’en jeter à ses pieds. À tout lui donner sans retenue, à tout oser sans pudeur, même en cours. Et c’est quand il a soufflé, les yeux graves et sa voix rauque un « Good girl. »  appréciateur en passant par-dessus mon épaule, que la petite Cherry Ford est morte. Probablement noyée dans sa propre culotte. À sa place s’est redressée une jeune femme au corps aux abois, aux désirs en chaleur et aux fantasmes incessants. Dans mon théâtre un manège me menait irrémédiablement vers lui. Tournant et tournant jusqu’à rejoindre ses bras raidis par l’effort, ses veines tendues d’impatience, ses paupières lourdes et ses nerfs rendus fous par un désir carnivore. J’étais probablement à bord de ce manège le jour où le gémissement le plus sincère du monde a déchiré le silence de sa classe pour braquer chaque paire d’yeux sur mon visage cramoisi et ma soudaine très vive envie de mourir. « Oh oui, ooh ! Mmh, ooh mmpf. » s’est mis à rugir Gigi derrière moi en se frottant à sa chaise pour s’accaparer mon résidu d’orgasme. Tout le monde a ri et a semblé y avoir cru si ce n’est Étienne Beaulieu. Ce soir même il convoquait ma mère pour lui parler avec humour et tendresse de mes problèmes de concentration. « Cherry est une gamine formidable. » j’entendais à travers la porte et sous le son tonitruant de mon cœur brisé. Vous apprendrez que les toilettes d’un lycée vide sont un endroit tout à fait approprié pour pleurer en cachette. C’est idéal, même. En sortant, je prenais mes grands airs et logeais mon épaule sous le bras de ma mère qui eut la délicatesse de ne rien dire. « Je ne veux plus jamais le revoir. » je reniflais en posant ma tête contre elle. « Juste pendant les cours. » elle me murmurait. « Pour le reste, je m’en charge. » Hein ? « On a rendez-vous Samedi soir. » Je me détachais d’elle et trouvais dans son regard le même besoin calme mais urgent de tomber encore. Celui que je ressentais en regardant Lina aimer Teddy. « Hunpf. » Je me résignais en geignant. Elle souriait. « Quoi ? » « Il parait que ce genre de bruit te cause des soucis. » « Ha. Ha. » Elle m’emportait loin de l’école en riant de mon malheur. Ma chère maman. « J’ai appris de la meilleure. »

Cinquième résolution : Se méfier de Broadway.
J’ai pour intime conviction qu’est caché dans le code génétique de chaque femme un bouton « chieuse » activé de temps à autre et plus fréquemment aux dépends d’un homme qui n’a pas la moindre idée de ce qu’il a mal fait. Ou pas fait. Ou trop fait. Ou pensé. Ou peut-être qu’il a respiré trop fort, ce gros porc. Mais il peut également être activé entre femmes, notamment dans des périodes de crise comme un enterrement de vie de jeune fille. Sheila, par exemple, est siliconée, botoxée, liposucée, armée, bruyante et débile. En gros, tout ce qui ne tourne pas rond avec l’Amérique condensé dans un sac blond en plastique. Et bien vous voyez, il arrive parfois que la nature dans son infinie générosité équipe une femme (ou ce qu’il en reste) de trois, voire quatre boutons de chieuse. Et cette immonde bombe à retardement menace de nous péter à la gueule à tout moment. En particulier un soir de fête comme l’enterrement de vie de jeune fille ressuscitée de ma mère. Je sais, c’est un concept.
La nuit ne partait pas gagnante, Sheila avait déjà pété une fois dans la limousine, prétendant que la conduite nerveuse du taré de chauffeur dérangeait son brushing. Ce à quoi mon père a répondu « Dis vieille peau, t’es au courant qu’il te reste une grosse ride au cul ? » et j’ai probablement ri encore plus fort que les autres. Un autre bouton a menacé de s’activer quand il nous a fallu attendre avant d’entrer dans la salle, sur l’éternel trottoir de Broadway. Elle grelotait, impatiente dans sa robe minuscule, et je trouvais du réconfort en promenant mes yeux sur le beau visage d’un inconnu. « Gay. » est venue me surprendre d’un murmure la future mariée en suivant mon regard. « Maman, tous les hommes de Broadway ne sont pas gays. » Elle peut faire preuve de tant d’étroitesse d’esprit – à défaut d’autre chose, je vous jure. Je promenais mes suspicions sur le haussement de son sourcil avant de retourner au bellâtre et ses lèvres échappant une fumée blanche, décidant pour lui que non. Non, t’entends ? Pas question. Quand les comédiens s’aimaient, c’était nos visages qu’ils portaient. J’étais elle et l’inconnu était lui. Nous avions une alchimie si forte qu’elle décollerait n’importe quelle étiquette. Et il était assis à deux rangs de moi, juste derrière mon oreille gauche que j’ai sentie chauffer chaque fois que son regard s’y posait. À l’entracte, je me faufilais à ses côtés jusqu’au bar. « Qu’est-ce que vous en pensez ? » je désignais l’intérieur de la salle d’un mouvement de tête, quand ses yeux eurent fini d’étudier mon visage. Il tournait le regard vers le barman, songeur, avant de faire la moue. « Je ne suis pas sûr. » Je profitais de sa distraction pour rêver ses impeccables mains serrées autour de mes hanches. Je suis fascinée par les mains des amoureux, presqu’autant que par leur dos. « Une confidence ? » il s’amusait en plissant l’œil et je me laissais glisser tout sourire auprès de lui. « C’est ma première fois. » Aah. « Pas un grand habitué de Broadway alors ? » Je connais un gaydar qui a besoin d'une révision. « Pas vraiment, non. » Je récupérais ma bouteille d’eau en lui soupirant mon soulagement. « Tant mieux ! J’ai eu peur que vous soyez gay, un moment. » Il ne bronchait pas. « Ha ha. » J’hésitais. C’était pas super rassurant. Ha ha. Qu’à cela ne tienne, je prends ce qu’on me donne. Je griffais mon numéro sur une serviette et signais Strawberry Chevrolet. Il souriait quand je lui ai tendu et j’aurais aimé prendre du recul pour admirer ses incroyables yeux bleus et son sourire amusé en même temps. Il tapotait un long doigt majestueux sur mes lettres. « C’est quel genre de nom ? » « C’est quasiment le mien. » Quelque chose de sérieux a alors encerclé ses iris envoutantes quand il a dit « Je m’y accrocherai. » en serrant le tissu barré de mon encre. « Bien. » je le félicitais, incapable de détourner le regard du sien. Il aurait fallu m’abattre pour m’enlever à lui. Ou, comme ce fut le cas, entendre la voix de Sheila dégoulinant « Cherry chérie, tu ne nous présentes pas ? » J’examinais mon futur fragment d’amour. « Non, je ne le déteste pas encore. » Je serrais le coude de la vieille pour la réexpédier dans l’usine d’où une machine l’avait vomie. En l’emmenant loin de lui, j’adressais à l’inconnu de Broadway un clin d’œil de ce même œil que j’aurais probablement dû crever plutôt que le poser sur sa gueule d’apollon.  Parce qu’il s’avère que « Je ne suis pas sûr. » signifie « J’aime peut-être autant la glace à la biroute que toi. » et que « Ha ha » signifie « T’as pas fini d’en chier, Cherry chérie. » Alors j’ai activé mon bouton chieuse, quand j’ai su, et j’ai fui si lâchement qu’il n’est peut-être pas au courant, des années plus tard, que nous avons rompu. J’ai caché dans son appartement un mot qui disait : « Merci pour l’aventure. Bonne chance pour la prochaine ♥ ». Ha ha toi-même.

Sixième résolution : Boire avec modération.
Je m’interroge souvent sur les limites et profondeurs de la solidarité féminine. Si seulement elle existe. La plupart des femmes ont dans leur orgueil un radar braqué sur les défauts des autres. Est-il rassurant de trouver que celle-ci est un peu trop grosse, que celle-ci a un œil qui louche ? Sommes-nous à ce point obnubilées par nos compétitives apparences que l’on en oublie que derrière ces yeux ou dans cette peau se trouve un humain comme nous avec des rêves, des peurs et tout plein d’amours dispersées dans le cœur des autres ? Lina ne supporte ni la mauvaise foi ni le drame. Lina me dit « Je déteste les femmes. » sans inclure ni ses sœurs ni moi dans la généralité. Je lui demande : « Et si on écrivait un dictionnaire traduisant le langage des chiantes pour les hommes ? Ce serait une trahison de quel ordre, sur l’échelle de Benedict Arnold ? » Mais. « J’ai peur que les poufs ne le brûlent », j’exagère. Mais  Lina dit « À moins qu’on les brûle elles les premières. »
Le soir de mes 21 ans, nous sommes treize à table. La tension est électrique dans le bar et chacun de mes glorieux invités ressent le délicieux grignotement de ses nerfs par l’alcool et l’anticipation. La première gorgée de mon nouveau cocktail de gonzesse marque son passage tout le long de ma langue, ma gorge, mon œsophage avant de brûler quelque chose tout en bas sous mes poumons. Je le pose et souris largement, j’entoure le bras de Gigi de ma main, disant « Je crois que je suis alcoolique. » Et j’ai l’impression que la tequila me donne des lunettes. Gigi est différent. Je tâte et mes doigts resserrent leur emprise sous son biceps pour que je me penche, suspendue et stupéfaite. « C’est à toi tout ça, Gigi ?! » Il fronce les sourcils et je m’en approche pour lui confier que « T’as raison, moi je renforce mes muscles vaginaux depuis que j’ai quatorze ans. » Je les contracte pour lui montrer mais il ne remarque pas, je dois juste avoir l’air de me faire dessus. « Deux minutes par jour, tous les jours. » La seconde gorgée m’apprend qu’il y a du jus d’orange sous l’alcool. Je ferme les yeux, appréciant la descente en mordant ma lèvre au goût d’agrume. « C’est pour accoucher ! » j’informe mon pauvre Gigi par-dessus la musique. « Ça m’évitera peut-être des bricoles. » je résume en balayant l’air de la main. Et comme je compte devenir une usine à bébés, j’ai pas très envie qu’on me découpe le turbin ou qu’on m’enfourne de la ferraille dans le ouin-ouin. « Aaah. » à l’air de dire mon très diplomate meilleur ami. Fascinant. Est-ce que c’est l’alcool, qui fait que mes yeux s’attardent dans les siens ? Est-ce que c’est leur noirceur, qui me donne le vertige ? Et c’est l’atmosphère, qui me donne si chaud ? « Love - » soufflent clairement sa langue et sa bouche avant qu’un homme ne nous bouscule tous les deux. Je râle en me retournant sur son passage, et Gigi lui fait un signe de la main. Ce geste masculin qui dit « C’est rien, mon gars. ». Mais ce n’est pas rien. Il l’a interrompu. Nous a renversés. Et il a bien lorgné sur mes seins. « Faut lui péter la gueule. » ou je sais pas, lui péter à la gueuler, au moins. « Si je m’en prends à tous ceux qui te regardent, ça va être une soirée chargée. » Sa voix par-dessus la musique me parait plus grave que d’habitude. Il ne comprend pas, je me sens mal. Je baisse les yeux, avec une envie de pleurer, soudaine et ridicule. « J’aime pas la façon dont il m’a fait me sentir. » J’ai pas aimé son air mauvais, sa lueur dans les yeux et son impudeur qui m’ont donné l’impression d’être sale et nue mais plus que tout, j’ai pas aimé que Gigi n’y puisse rien. Je chasse sa main quand elle caresse gentiment mon épaule. « Tout va bien ? » Tout près du mien surgit le visage de Lina, inquiet mais rosi par l’alcool et le bon temps. Ses yeux pétillent de bonheur, mais je ne m’y attarde pas longtemps. Je la sens interroger Gigi du regard. « Je sais pas. » Il avoue quand une larme roule sur ma joue. J’aime pas qu’ils parlent de moi comme si j’étais pas là. Comme si j’étais pas assez grande pour comprendre. Je me sens perdue, comme au bord du vide. Je sais que je vais tomber, mais j’ai encore le temps de choisir de quel côté. J’ai l’impression que tout amour m’a désertée. Je me sens vide et froide. J’ai peur et je commence à avoir mal. J’essaie de me contrôler quand les larmes se bousculent sous mes cils, sachant que si je les laisse gagner, même une seconde, je ne pourrais plus les arrêter. Je secoue la tête en cachant mes yeux sous une main quand je sens la barbe de Titty se frotter contre ma joue. Il est derrière moi et s’est plié en deux pour poser son menton sur mon épaule. « Tu veux danser ? » il murmure, sous mon oreille. Je hoche la tête tout doucement. Son ronronnement satisfait vibre contre ma peau. « J’ai pas bien entendu. » il m’encourage pendant que Lina me caresse le bras. « Moui. » je pleurniche comme une gamine. « J’aime mieux ça. » Il m’embrasse sur la mâchoire qui gardera une trace irritée de son passage. Je sèche mes larmes et il m’attire en prenant mes deux mains dans ses paluches immenses. « On en parle plus. » il me rassure. Je lui fais non de la tête. Il recule et m’attire sur la piste. De toute façon j’ai pas envie de le dire. Ça aura l’air stupide. Et puis je sens déjà l’amour me revenir. Sous les vibrations intrusives de la musique, percutée par les vagues de chaleur émanant des corps des autres et protégée par sa carrure invincible, je me sens mieux. Comme s’il me nourrissait. Ses yeux, tout là-haut, brillent et ne me quittent pas, comme s’il craignait que je ne m’abime. Je sais ce qu’il s’apprête à faire quand il pince sa bouche en cul de poule. Il va danser comme Sheila. Il va le faire pour moi, parce qu’il sait que je n’y résiste jamais. Ça m’atteint toujours de plein fouet, là tout derrière mon cœur. C’est un sentiment inqualifiable de joie, d’amour, de légèreté, un brin coupable, avec une dose étourdissante d’immortalité. Comme si notre bonheur un jour nous survivrait. J’éclate de rire en reniflant et menace de fondre en larmes parce que n’importe quelle émotion vive me fait pleurer quand l’alcool a intégré mon système. Mais Titty danse, il me divertit et je l’accompagne dans une routine complice que nous partageons. Quand la musique s’achève je ne laisse de temps à rien, pas même au temps – surtout pas au temps-, et me rue sur lui pour encercler son torse de mes bras frêles. Je pose ma tête contre son cœur pour ne jamais oublier la cadence de son battement de géant. Je le serre à m’en blesser, à confondre mes coudes avec ses côtes. À ne plus jamais, jamais le laisser bouger. Je l’enlace à m’y perdre. Ou tout du moins, c’est ce que j’aurais aimé avoir fait. « Je t’aime. » j’aurais aimé lui avoir dit. « Je t’interdis de mourir. »

Septième résolution : Mon Uber s'appelle Shanya ou je ne l'appelle pas.
Je garde d’une nuit un souvenir étrange et semblable à ces virées en voiture auxquelles je prenais parfois part, petite. Ce genre de voyage nocturne où le monde n’est éclairé que temps à autre par le passage furtif d’un lampadaire. Le reste, égaré dans la pénombre, est vide. Ce n’est que l’idée qu’on s’en fait, la vague représentation d’un monde que l’on pense connaitre. C’est un trou que nos souvenirs connus comblent à la hâte pour éviter une terrible confrontation avec l’inconnu.
Je portais ma robe verte, celle que tout le monde préfère. J’avais passé une heure à me coiffer et me maquiller pour ne pas avoir l’air de m’être coiffée ni maquillée. Gigi avait sonné chez moi le premier et je m’étonnais de le trouver si grand, si large qu’il remplissait presque le cadre de ma porte. Il m’avait souri sans rien dire, et j’ai su que quelque chose n’allait pas. Il aurait dû dire combien il me trouvait belle. Il le disait toujours quand j’avais ma robe verte. Il me le disait comme s’il me découvrait. Qu’il ne s’y attendait pas. Son silence m’avait donné l’impression de lester mon cœur qui pesait lourd à s’enfoncer jusque dans mon ventre. Je lui avais dit « Tu es magnifique Gigi. » en remarquant son effort. Ses cheveux paraissaient plus courts. Il portait un manteau qui soulignait son corps de grand homme. Il avait rasé sa barbe de près et son parfum porté par la pluie me heurtait de plein fouet. « Love. » il avait dit en me redonnant le sourire. Je retrouvais ses fossettes comme l’on embrasse de vieux amis. C’était son surnom pour moi, depuis le soir de mes vingt et un ans. Love, il avait dit. « Je te présente Cherry. » Et je ne me souviens plus de grand-chose à compter de cet instant. Je sais que j’ai ressenti un mal dont je ne connaissais pas encore le nom. Je sais qu’est passée chez moi une tornade rousse, drôle, intelligente et donc tout à fait insupportable. Je sais que j’ai bu à diviser par trois le nombre de lampadaires. Je sais malheureusement que j’ai fait une scène. J’ai le souvenir de cet instant entre nous où Gigi essayait de me comprendre. Il m’avait isolée dans ma propre chambre et faite prisonnière d’une cage improvisée par un mur et son corps tout près du mien. « Qu’est-ce que tu veux ? » il m’avait dit précipitamment, ses yeux sombres affolés par l’attente. Il m’a semblé que ses mains écartées n’encerclaient mon visage que pour éviter de s’abattre contre l’un de mes cadres. J’avais essayé de compter les ombres qui passaient sous l’embrasure de ma porte pour éviter de l’affronter si intense. J’hochais la tête pour ne pas pleurer, craignant qu’il perde patiente. Nous parvenait, amoindri, le son de la fête qui grondait comme un rire au fond du couloir où son invitée charmait tout le monde. « Qu’est-ce que tu veux ? » il avait dit sur un autre ton en pressant mes épaules contre le mur. Je retrouvais son regard et me sentais confuse, surprise, excitée, ridicule. Il était superbe, j’étais folle et tout était terriblement injuste. La virilité de sa détresse m’avait fait l’effet d’une chaine serrée contre ma gorge. Il était sincère, et je ne lui donnais rien. « Love. » il avait ajouté doucement pour me reprendre. Alors j’ai posé la main sur son torse et l’ai dégagé de toutes mes forces. « Je veux rentrer chez moi. » En basculant, il avait eu l’air si épuisé qu’il me parut vieux. « Tu es chez toi. » J’ignorais tout, de son soupir à sa main tendue vers moi, désignant une évidence. « Je m’en fous. » Je me souviens avoir marché. Je me souviens avoir pris une bouteille au hasard. L’avoir bu sur le perron de l’appartement. Avoir sorti mon portable et eu froid un court instant. J’avais attendu à ne plus savoir ce que j’attendais. Quand une voiture est arrivée trop vite, j’ai profité de la lumière de ses phares pour lire l’étiquette de ma bouteille, trempée par les pluies diluviennes. Tout était en italien et les rimes de ces mots inconnus m’ont achevée. Je me souviens avoir pleuré en me cramponnant à l’apéritif qu’il m’avait offert. Et c’est les vannes ouvertes, imbibée de larmes, de pluie et d’alcool, que j’ai ouvert la portière, pleurnichant « Bonsoir. » avant de m’étendre sur la banquette. Je me souviens d’une odeur. Une odeur comme nulle autre, un mélange appétissant impossible à cerner dont la complexité frôle celle-là même de la vie. J’avais caressé la banquette sous ma joue du bout des doigts et pressais contre mon sein la bouteille vide. Recroquevillée, j’entendais les gouttes de pluie s’échapper une à une de ma robe pour mourir sur ses tapis. Elles allaient se faire piétiner, avaler, massacrer par des chaussures qui ne se souciaient pas d’elles et je trouvais cela insupportablement triste. Ces chaussures avaient probablement de meilleures gouttes à la maison. Des gouttes rousses, grandes et magnifiques qui vous volent vos amis et ce petit mot qu’est le seul à vous donner Gigi. « Je voudrais rentrer chez moi. » j’annonçais en geignant au chauffeur quand la voiture démarrait. Un bruit, je ne savais pas lequel ; ce n’était ni un rire ni une vraie syllabe, m’a fait savoir qu’il s’agissait d’une femme avant qu’elle ne parle. « Moi aussi, si tu savais. Y'a que des connards sur la route ce soir et j'ai juste envie de descendre péter la gueule à quelqu'un à chaque fois que j'dois m'arrêter à un feu rouge. » Gigi lui ne veut jamais péter la gueule des gens, je me souviens m’être dit en suivant le mouvement de mon ongle sur les poils de peluche tout près de mon œil. « Mais Gigi n’est pas un connard. C’est moi l’connard. » je murmurais entre deux sanglots. « En plus, je suis fatiguée, parce que tout le monde s'amuse et j'ai même pas le droit de boire. Ceci dit, vu les effluves qui émanent de toi, il y a moyen que je sois contrôlée posit... Hey, attends un peu avant de morver sur la moumoute, c'est quoi ton adresse ? » Un lampadaire m’avait éblouie et j’avais eu un éclat de rire enfantin en l’écoutant dire « morver sur la moumoute ». Je le répétais en riant, aussi amusée que par la meilleure blague de l’univers. Elle était si douce, sa moumoute. Elle était toute aplatie et emmêlée par le passage de tous les derrières qui s’y frottent sans y penser. Pauvre moumoute. J’avais ressenti dans mon cœur un élan de quelque chose ressemblant à du patriotisme et je me redressais, levant ma bouteille contre son plafond en hurlant un très nécessaire « VIVE LA MOUMOOOUUTE ! » avant de cogner ma main quelque part et me remettre à pleurer en la massant.  Je secouais la tête en lui avouant « Je sais plus où j’haboute. » et j’ai dû lui demander de rouler encore, le temps que ça me revienne, puisque c’est exactement ce que l’on a continué à faire. Rouler. Rouler dans le noir percé par les lampadaires qui, à la longue, m’ont poussée à fermer les yeux et m’étendre à nouveau. Je ne sais plus si elle chantait pour elle ou si elle me parlait mais sa voix me fit l’effet rassérénant d’une présence dans la nuit. Comme une amie au bout du monde.
Je me suis réveillée le matin suivant dans un manteau épais charriant l’odeur familière de Gigi mais teintée, comme tâchée, par l’alcool. Je renforçais la prise de mon poing serrée contre son col quand une voix nouvelle est entrée dans ma vie. Marvel a dit « Impossible de te l’enlever. » J’ouvrais un œil agressé par la lumière du jour et protestais contre la barre qui était venue se poser dans mon front sans trouver mon interlocuteur. « Pas que je voulais te déshabiller. » il se précipitait comme d’autres auraient dit « Oulah. » mais Marvel ne m’a jamais dit « Oulah. » parce que Marvel est quelqu’un de bien. « Il était trempé et je voulais le sécher mais… » il a rejoué la lutte qu’il avait mené contre moi, du moins c’est ce que ses grognements et son soupir m’ont laissée entendre. « pas moyen de te le prendre. » J’essayais de me relever, accrochée à son vêtement en réalisant que Gigi avait dû venir le poser sur mes épaules pendant que je faisais mon cirque sur le perron. Je grognais en m’asseyant sur un lit étranger, ne reconnaissant rien de ce que ma seule paupière ouverte découvrait sous mes cheveux en vrac. « Salut. » Marvel a souri quand mon regard est arrivé jusqu’à lui. Je faisais sans le savoir la rencontre d’une des meilleures personnes au monde. Il était déjà beau, même s’il parait étrangement l’être encore plus maintenant. Il portait sur son visage une forme rare d’innocence qui le rend aussi sympathique que précieux. Son t-shirt Batman et son air chiffonné contrastaient avec la profonde sagesse de ses yeux. « Je m'appelle Marvel, mais tu peux m'appeler au secours.. » Je riais sous son regard approbateur où dansait alors une lueur fière. « Cherry. » Je grimaçais en frottant l’arrière de mon crane douloureux. « C’est bon à savoir. » Il eut un sourire en coin. « Shanya t’appelait Captain Morgan. » Je plissais les yeux en regardant d’avantage alentours. Shanya… Je ne trouvais aucun indice familier dans le petit appartement et en revins à lui pour dénouer le mystère. « Ton Uber. » « Aaah. » je levais le menton en pensant à Gigi. Mon Uber, d’accord d’accord. « Quel Uber ? » Il eut un rire qui me prit de court et je me sentis beaucoup mieux. « Celui avec la moumoute ? » « La moumoute ! » j’explosais en tapant une paume contre ma cuisse. Bien sûr ! La glorieuse moumoute, comment l’oublier ? Je m’y étais couchée, probablement endormie « Et puis… ? » je serrais les dents en interrogeant Marvel qui eut un nouveau sourire tirant juste l’extrémité de ses lèvres. « Shanya t’a raccompagnée ici, tu n’as pas pu lui donner ton adresse. » Je lui faisais des yeux ronds, médusée. « Elle m’a hébergée chez vous ? » « Chez elle. » il m’a corrigée un peu vite en tournant le regard vers un grand soleil contre le mur. Je me sentais alors étrange dans mes vêtements humides et réalisais que l’on m’avait enlevé mes chaussures. « C’est tellement gentil. » je soufflais en hochant la tête, endolorie par le mouvement sur lequel l’emportait une gratitude immense. « Elle est comme ça. » il haussait les épaules en me souriant. « Et tu l’aimes depuis longtemps ? » Il ouvrait la bouche, se redressait et parut blessé, une infime seconde. « Désolée, t’es pas obligé de répondre. » « Ça va. » il me rassurait tendrement en me procurant l’effet d’un massage. « Mais comment ... ? » « Tu souris dès que tu prononces son prénom. » je le coupais pour lui dire simplement. Impossible de cacher l’amour à celle qui en a fait sa religion. Je m’enveloppais dans le manteau en serrant mes bras autour de mes côtes. Et tandis que Marvel m’apprenait dans le silence qu’il n’avait aucun défaut, je m’imprégnais de son existence en moi.  Quand il me souriait, je lui rendais sans attendre et puis dis : « J’ai un Gigi. T’as une Shanya. On devrait bien s’entendre. » Tant qu'il répond pas “ha ha”.

Huitième résolution : Dès que possible, prendre les escaliers.
Les dogmes de ma religion se précisent avec le temps. J’en suis la papesse et fais de chacun de mes amants un disciple avec affection. Dans leurs yeux je trouve l’infinitésimale lueur du monde. Dans leur bras j’entrevois la force de la mort. Dans leurs lits je me sens ne faire qu’un avec l’amour. Lina s’agace et me dit que je méprends tout, tout le temps. Que je confonds le sexe et l’émotion. Les murmures et les poèmes. Les orgasmes et les je t’aime. Je lui dis : « C’est une technique personnelle. » Mon évangile selon Cherry précise « Chacun meurt comme il vit : Si on vit doucement, on meurt doucement. Si on vit trop vite, on meurt trop vite et si on vit avec violence on meurt par la violence... » Alors « que se passe-t-il, si je veux mourir d’amour ? » et Lina me dit « C’est facile. Tu prends Gigi et tu l’épouses. »
Avoir rencontré le diable me semble, en y repensant, parfaitement inévitable. Il n’était qu’une question de temps avant que le monde ne me présente à une force irrésistiblement opposée à mon catéchisme. Quelqu’un qui crache sur ce que j’aime, qui hait comme je tremble et qui cesse quand je commence. Quelqu’un de si profondément altéré par l'horreur qu’elle aurait, à l’intérieur, irrémédiablement corrompu la lumière du jour. Mon père m’avait obtenu un poste d’assistante au vingt et unième étage d’un majestueux gratte-ciel, grâce à l’un de ses clients. Vingt et un, je pensais. C’est trois fois le septième ciel. Ainsi, sur la chaleureuse recommandation d’un inconnu, je n’avais pas eu même besoin de passer un entretien et entrais le cœur ouvert dans un des cercles abominables de l’enfer. Il s’avère que l’entretient était dispensable puisque personne ne restait suffisamment longtemps à ce poste pour en justifier l’organisation. Il s’avère également que Benjamin sa majesté Riverock est la plus insupportable,  insensible et magnifique enflure que la Terre ait jamais portée. Il se déplace comme d’autres entrent en guerre, sourit aussi fréquemment que passe une éclipse et porte ses cheveux en ayant l’air d’y avoir tout juste senti les doigts d'une femme. Il me semble n’avoir entendu le son de sa voix qu’une dizaine de reprise durant le mois que j’ai passé à son service. Et je n’avais jamais été aussi triste de ma vie.  Je n’imaginais pouvoir trouver un tel degré d’inconfort, de dépréciation et d’effroi qu’en m’aventurant au fond du songe le plus noir. Chaque matin j’arpentais son hall la peur au ventre, l’affrontais en me sentant aussi misérable que petite mais, pire que tout : pire encore que cet incorrigible malheur, pire que cet encombrant silence, je ressentais chaque seconde et jusqu’à l’écœurement le besoin terrible de l’humilier ou bien de le prendre dans un coin sombre. Je fantasmais la vision de ma bouche sur la sienne retenant tous ses blasphèmes. Je ressentais, comme s’il s’était déjà passé, le carnage qu’aurait laissé son corps contre le mien. Je comptais les bleus, les suçons, les griffures sur sa sublime peau de vaurien. Un jour que j’entrais dans son bureau pour y déposer un dossier et un café dont l’arôme semblait me suivre partout, je prenais note de sa posture, l’imprimais sur mes rétines, brûlais dans ma mémoire l’image de son corps mis en valeur par un blazer bleu marine. Résolue à me creuser un trou en dehors de ce calvaire, j’avais pris la décision de m’extirper de son monde quitte à y laisser chacun de mes ongles. Alors sous mon cœur tambourinant à m’en assourdir et galvanisée par les encouragements de mes proches encore frais dans mon téléphone, je recueillais en moi le courage de déranger ses habitudes. Ma solution de repli visait à les pousser lui et son fauteuil de connard à travers la baie vitrée offrant une vue sur un Central Park ce jour assortie à la grisaille de ses yeux bleus. Il m’ignorait, impeccable et impérieux, quand je posais le café près de lui. Je remarquais l’absence de photo ou du moindre effet personnel sur son bureau. Je notais le tranchant de sa mâchoire aiguisée, l’intolérable attrait de ses mains, la finesse de son profil masculin et le pouls qui trahissait chez lui un soupçon de vie en pulsant la veine de sa gorge. « Maintenant on dit merci. » j’assénais d’une voix chantante, comme l’on aurait courroucé un enfant. D’abord, il n’en fit rien et continuait d’allonger quelques lignes sur un papier. Mais, puisque je ne bougeais pas, il finit par lever les yeux vers moi et j’eus un mouvement de recul, saisie par son injuste charme. Il me détaillait lentement et je sentais naitre, vivre et mourir chaque seconde. Quand il ouvrait les lèvres, je faisais de même. Il y fit passer sa langue, un court instant et je maudissais mes frissons. « Vous êtes là pour ça, non ? » il me demandait avec une lassitude contrariée. « Il faut qu’on vous applaudisse chaque fois que vous vous servez d’une machine ? » Je soufflais pour supporter le pincement de mes nerfs et répondais « Pourquoi pas ? » tant qu’il me restait du courage. « On fait tous des choses qui ne sont pas écrites sur nos contrats. J'imagine que le vôtre ne stipule nulle part qu'il vous faut être un monstre. » Je le regrettais sur le champ, puis décidais plutôt de l’assumer et me nourrissais de la lueur qui jaillis dans son regard pour alimenter mon brasier. J’imaginais mon air affolé, un peu trop urgent, peu habitué à la confrontation. Le sien me torturait d’être si peu lisible, somptueux mélange de curiosité et d’une colère animale. Ses yeux clairs se balançaient entre les miens. De l’un à l’autre dans un incessant va-et-vient. Au bout de ce qui aurait pu aussi bien être une heure, il dit « Quel est votre nom ? » et me prit tant de court que je répondais « Cherry Ford. » sans concession. « Et, quel est mon nom ? » il dit, le regard posé sur mes lèvres où il s’attendait à le trouver sans résistance. Je ne répondais pas, trop surprise par la question pour avoir pu anticiper une réponse. « Il est écrit dans le hall, derrière vous, si vous avez besoin d’aide. » Ah, ce bâtard avilissant. Avait-il un besoin masturbatoire d’être lustré par l’orgueil ? Je refusais de lui faire ce plaisir et retenais son nom qui s’attardait dans mon crâne et ma bouche ne sachant quoi en faire, ni où même le mettre. J’aurais voulu le comprendre, avoir essayé au moins une fois de lui dire qu’il n’y a pas de honte à être humain ou tendre. Mais je lui disais, amère : « Pourquoi vous voulez l'entendre ? Est-ce qu'un orphelin meurt quelque part chaque fois qu'on le dit tout haut ? » J’aurais aimé avoir un ami près de moi pour m’aider à rester droite mais je me contentais de remercier le ciel qu’il reste assis, je me sentais déjà suffisamment petite. Il me parut alors clair, sans que je ne sache dire comment, qu’il s’amusait, d’une façon qui m’échappait. Il dit, avec l’ombre d’un sourire : « Vous le sentez. Le poids des mots sur votre langue. Son influence. Il vous effraie ? Il devrait. Ce n'est même plus un nom. C'est bien plus. C'est une marque. Un concept. » J’eus le sentiment de voyager sur sa cadence, de chuter sur ses murmures. Je m’accrochais à ses mimiques et découvrais quelque chose de terrifiant dans son regard qui me faisait me sentir comme jamais : aussi désirable que pathétique. Benjamin Riverock prenait son pied. « Dites-moi, qui a peur de... Candy Corn, c'est ça ? » J’avalais ma salive et eu soudainement très froid. Son dédain me parut terrifiant. J’avais perdu toute valeur, tout espoir et toute ma foi. Je reculais, et ma voix me parut si basse qu’elle aurait aussi bien pu trainer à nos pieds. « Vous êtes dégénéré. » J’en oubliais tout : mon âge, mon amour, ma joie et tous mes discours. Je ne savais qu’une chose : je ne mettrais plus jamais un pied ici. J’en avais fini. Il dit : « Pas mal. Vous savez l’épeler ? » et je m’en allais, les larmes aux yeux, ayant si chaud que j’aurais voulu enlever ma peau. « Allez vous faire foutre. » je lançais par-dessus mon épaule. Je claquais sa vitre de verre et par elle me parvint sa voix calme, à peine perceptible à travers le chaos qui rugissait dans ma poitrine : « C’est au programme. »

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur



avatar



Messages : 71


MessageSujet: Re: » cherry « Mer 1 Fév - 1:35

» Son histoire × 2/2 «

J’ai fait mes adieux. J’ai acheté des cupcakes que j’ai distribués à tout l’étage, j’en ai gardé un au chocolat pour moi, espérant sûrement que ses endorphines éveilleraient en mon cœur un miracle. Quand j’essayais de poser des mots cléments sur les raisons de mon départ, l’on me coupait la parole en sympathisant avec moi mais je me suis tout de même sentie lâche. J’aurais aimé avoir eu plus de courage. J’aurais aimé avoir pu saisir la douceur qui m’avait désertée et la recoller tout contre moi. J’aurais aimé avoir la force de pardonner et lui dire simplement « Je suis désolée d’avoir haussé le ton, d’avoir dit ces mots qui ne me ressemblent pas. » mais je n’en faisais rien et restais avec dans le ventre une rancœur impersonnelle et braquée sur mes remords. Je partais sans cérémonie ni excuse ou au revoir. Je partais sous l’écho d’une amertume me rendant triste parce qu’elle ne m’allait tout simplement pas. J’implorais une catharsis, un exutoire. En entrant dans la cage de l’ascenseur pour la dernière fois j’évitais mon reflet, me sentant misérable. J’avais dans le crâne une violence me faisant mal. J’avais dans le ventre un froid me pesant lourd. Quelque chose dans mon cœur nageait vers le fond. Je posais le carton gorgé de mes totems à mes pieds, appréhendant la longue descente, quand une main est venue interrompre la fermeture des portes. Un instinct me fit reculer pour accueillir mon compagnon et lui laisser une place dans la bête d’acier. Je regrette de n’avoir pas levé la tête à cet instant pour attraper l’émotion qui le parcourait à ce moment-là. Je me contentais de regarder vaguement devant moi, travaillée à m’y perdre par la frustration qui me rongeait les os. J’apprenais ce jour-là que le diable n’a pas d’odeur reconnaissable. Il n’a pas, accrochée à sa peau, ses cheveux ni ses vêtements cette odeur qu’ont tous les gens que l’on aime. Cet inexplicable je ne sais quoi qui les entoure et que l’on retrouve chez eux, sur leurs proches, dans leurs voitures. Cette odeur douce et infime, comme un parfum de famille. Le vrai diable n’a pas non plus une chanson épique et sombre qui se déclenche chaque fois qu’il entre dramatiquement dans une pièce pour venir y mettre le bordel. Non. Vous apprendrez qu’il ne sent rien sinon une fragrance masculine et haut de gamme et que le seul son qui l’accompagne est celui de sa montre hors de prix qui tic tic tic tout contre vos nerfs en imitant les battements de son cœur artificiel. Je me demande s’il a été satisfait ou bien vexé quand sa voix m’a surprise. Quand elle m’a arrachée à mes pensées en me faisant l’effet d’une gifle. Je comptais mes regrets, lui inventais tout un discours que j’aurais aimé avoir la force de dire gentiment, quand j’entendis : « On me dit que vous ne travaillez plus pour moi. » et su qu’il s’agissait d’une question. Je ne le regardais pas mais me redressais, chacun de mes sens en alerte. J’avais conscience de son regard sur mon profil et il me fit chanceler tandis qu’un frisson me parcourait entière. Je regardais le carton devant moi, cherchant quoi dire, me rappelant sa trou-du-cul-itude phénoménale contrariée par son visage parfait. J’avalais ma salive, m’agitais et ne sachant pas quoi faire lui dis simplement : « C’est vrai. » et plusieurs choses se produisirent alors en même temps. Un anneau invisible a asséné fort une emprise tout autour de mon ventre, quand j’ai senti Benjamin Riverock bouger et se tourner vers moi. Un souffle court s’est ravi à ma gorge quand il m’a fait face et que, dans un mouvement aveugle, il a arrêté l’ascenseur. Des frissons ont redessiné les courbes de ma nuque, de mes bras et de mes seins quand sa voix douce et grave dit « Bien. » et qu’il est venu caler une main sous ma mâchoire. J’ai arrêté de respirer, consciente de le toucher pour la toute première fois. L’ascenseur fit un bon qui vint dénouer les liens me comprimant la poitrine. Il a avancé encore et mon dos vint heurter le miroir. Il ne quittait pas du regard le mouvement de son pouce sur ma bouche. Et quand il  parcourait ma lèvre, y naufrageaient des soupirs ; je fermais les yeux quand sa main descendait et se serrait autour de mon cou. J’invoquais la folie sublime de le gifler ou pire mais mon corps rejetait furieusement l’idée. Tout en moi me trahissait. Mon cœur battait à rompre, glorifié dans la terreur par l’envie d’y croire un peu. Une chaleur entêtante se répandait entre mes jambes. Je trouvais sur son visage l’expression nouvelle d’une émotion sincère et grave. Sa main enroulée autour de ma gorge me disait « J’espère que tu es plus forte que tu en as l’air. ». Le muscle tendu à craquer de sa mâchoire me chantait « Je vais te manger crue. » et les mouvements sûrs de son corps contre ma peau avouaient « J’attendais ça depuis des lustres. ». Je me suis sentie abandonnée. J’étais désertée par l’amour et à tous les endroits qu’il occupait d’habitude se trouvait alors quelque chose de vorace. L’on me grignotait de l’intérieur et tous mes désirs cannibales ne m’obéissaient plus ; ils répondaient à un appel transmis par l’urgence de ses yeux bleus, par son envoutant parfum et par la surprenante douceur de ses lèvres sur ma bouche. Je trouvais sur sa langue le goût de la cerise et me demandais si c’était là un exemple de son humour. Ma peau tendue semblait se rapetisser, s’affiner pour ne laisser qu’un maigre obstacle entre ses mains et mes organes. Et quand il m’a mordue, sans jeu ni tendresse, j’ai su poser un nom sur le sentiment qui me dévorait les entrailles : C’était une rage. Une rage si pure qu’elle en devint crue. Non altérée par un autre sentiment. Ni même teintée de raison. Une rage violente, carnivore et transmissible qui fit déserter en moins tout l’humain jusqu’à me dépecer, me déshabiller et me laisser à l’état d’animal. Je me sentais aussi basse qu’un grognement guttural, possédée par un être sourd ou une entité qui n’aurait de sens que celui reçu par la chair. Je me sentais affamée, terrifiée par le sentiment d’entamer une course contre la montre. Tout vint à me manquer, à commencer par ce que je n’avais jamais eu. J’avais soif de ses gémissements vibrant dans ma bouche, j’avais faim de ses doigts arpentant mon corps où ils laisseraient l’indéniable trace de leur passage. J’avais au plus profond de moi le manque de lui et le souvenir de nos spasmes. Un désespoir submergeant m’a fait guider ses mains sous la longueur de ma robe. Je reprenais mon souffle, entêtée par son parfum, en agrippant sa ceinture. Je recueillais comme un trésor le son qui lui échappait quand je glissais ma paume sous ses vêtements. Il a soufflé une injure et je mordais ma lèvre quand sa voix rompue s’improvisait symphonie pour mes nerfs. Ma clavicule a accueilli son front tandis qu’il chancelait et je tirais ses cheveux longs, empoignés dans ma main gauche. Je me délectais de sa force et me laissais faire quand il me soulevait et que j’enroulais mes jambes autour de ses hanches. Je calais la pointe d’un de mes talons aiguilles dans la rampe dorée contre le mur et enfonçais la seconde entre ses reins tout en les pressant contre mon bassin. Quand j’ai senti Benjamin Riverock en moi pour la première fois, je n’ai rien reconnu du tumulte qui m’a défaite. J’étais suspendue. Entre ciel et terre, perdue sous les amours arrachées à ma vue et glorifiée au-dessus des enfers déchainés par sa fougue. Je renonçais avec douleur à ma religion et il semblait en trouver une nouvelle auprès de mes seins où je gardais sa tête. Nos appuis branlants auraient pu alerter l’immeuble et je bénissais l’arrivée de sa main contre ma bouche. J’y ai laissé étouffer son nom qu’il n’entendait pas, mon plaisir qu’il percevait et l’insupportable bonheur d’être dominée par sa véhémence délicieuse. Il me prenait comme si sa vie en dépendait. Il me prenait aussi fort que j’aurais aimé ne pas le vouloir. Il me prenait carnassier sans avoir l’air d’espérer un jour me rendre. J’eus la sensation qu’il comptait tatouer l’instant sur mon corps, mon cœur et ses battements. Afin que jamais rien en moi n’oublie l’impact de ses heurts, la grâce sauvage de ses mouvements ni la musique dans son souffle abandonné par tout contrôle. Ma main sur sa nuque accueillait comme une prière le contact qu’il suivait innocemment, cherchant malgré lui à ne jamais rompre la caresse. Mon cœur se serrait alors et je m’émouvais de voir en lui ce que d’autres auraient pris pour un élan vulnérable de tendresse. Cet oubli humain, conjugué à ses irrésistibles attentions pour mon corps me laissèrent franchir la ligne la première. J’ai expiré contre son front plissé où perlait une sueur fine et ai enfoncé si profondément mes ongles dans les muscles de son dos que lui en a échappé un grognement plaintif. Sa voix était si lourde de sexe qu’elle m’a fait venir une seconde fois. Je me relâchais, désossée contre son torse et parcourais de mes mains ses bras nus déchirés de griffures. Je rifougnais, tremblante et rassasiée en ne perdant rien du spectacle offert par son abandon. J’imprimais sur mes rétines la sincérité de ce moment. L’impact de son souffle chaud au creux de mon cou. Le tonnerre de son cœur derrière mon sein droit. Le vacillement de ses jambes sous les miennes. Je récupérais et assumais de nouveau mon poids pour éviter qu’il ne s’écroule et retrouvais le sol qui me parut chanceler un long moment sous mes talons hauts. Je craquais un sourire coupable en cherchant mon souffle quand je le regardais ainsi défait. Ses cheveux avaient doublé de volume en se réarrangeant autour de mes doigts. Son t-shirt froissé découvrait la moitié de son abdomen. Son front luisant gardait en écho l’émotion de son orgasme et je mordais ma lèvre, sachant que je le sentirais aussi des heures durant. Que partout où j’irai je retrouverai dans mes enjambées la présence de Benjamin Riverock en moi. Qu’à chaque mouvement, chaque frottement et chaque manœuvre je ressentirais son impact et sa présence comme si, juste là, il se mouvait encore. Je m’étonnais plus que tout de le voir me regarder, toujours. Un coin peu sollicité de mon crâne m’avait déjà préparée à sa condescendance, à être ignorée si tôt éloignée de lui. Mais il n’en fit rien et demeurant tout près de moi me prit de court. « Merci. » il me dit  pour la toute première fois et d’une voix basse qui résonna jusqu’au fond de mon ventre. Je le regardais, confuse. « D’avoir démissionné. » il précisait en soulevant un unique sourcil, puis dit : « Je détestais ce café. » Aah. Je retenais un sourire et me rhabillais pour occuper mes mains. « Ça doit venir du poison. » je lui dis d’un air nonchalant. Son visage est retombé, le regard déchiré par un éclair de panique et je n’ai pu que mordre mon doigt pour ne pas éclater de rire. Il a compris et la personne en face de moi ayant pris possession du corps de sa majesté Riverock a fendu mon cœur du sourire le plus sincère au monde. Je me sentais fondre, mes bras et ma poitrine redevenus une gelée sans force. Je ne l’avais jamais trouvé aussi beau et me régalais de le sentir me faire du bien. « J’y ai cru. » il a avoué en mordant son sourire comme pour le punir ou me le cacher. Mais le rire dans sa voix me suffisait et je le sentais se réverbérer partout autour de moi. Je lui disais « J’ai vu. » sur un ton complice et eu aussi peur qu’envie, en le voyant bouger, qu’il m’embrasse à nouveau. Dans le silence a tic tic tiqué sa montre et je me suis souvenue du monde. Je prenais note de nos souffles calmes, de son profil illisible à côté de moi et de son épaule tout juste trop près de la mienne. Je pensais qu’il était temps, qu’ainsi se déroulaient nos adieux. Alors je me suis sentie mourir sur place quand j’ai tendu la main pour faire repartir l’ascenseur et qu’il m’a retenue, disant avec une imperceptible supplique « Pas tout de suite. ».  

Neuvième résolution : Bénir nos chances.
Je théorise. La famille est semblable au ventre d’une femme. C’est un lieu formidable que l’on peut soumettre au plus violent des supplices, que l’on peut creuser, remplir et peupler encore, il trouvera toujours la force de s’agrandir. Et dans le ventre d’une femme on a vu autant de douleurs, autant de surprises, autant de pertes et autant de vie que dans n’importe quelle famille. La mienne a plusieurs noms qui se conjuguent pour mieux vivre ensemble. J’ai un baptême différent chaque jour de la semaine. Je suis Ford le lundi, Tuesday le mardi, Austen le mercredi, Turner le jeudi, Williams le vendredi, Beaulieu le samedi et Wallace les dimanches, jusqu'à la fin des temps.
Un jour, Shanya a frappé à ma porte et notre ventre a doublé de volume. Mon corps entier m’a paru la reconnaitre avant même d’entendre le battement frénétique de son poing et je me réjouissais à l’avance de la voir, de l’écouter et de m’émerveiller encore de ne jamais m’habituer à son impossible existence. J’avais, avec elle, un ange. Un vrai, de chair, de sang, d’alcool aussi mais surtout d’énergie et de passion. La connaitre semblait être un privilège qu’elle déversait sur le monde comme une prière en plein deuil. Elle est une promesse. Elle est l’aveu rassurant que l’humanité se porte bien, parce qu’elle est encore capable de créer des merveilles inépuisables portant les psaumes de l’amour en couronne. Elle est l’héroïne qui peuplait mes rêves d’enfant. Si seulement elle était mariée, elle serait parfaite. J’espérais, lui ouvrant, qu’elle avait apporté Marvel. Je trouvais toujours en lui l’indestructible sentiment d’avoir un allié. Sans même avoir de combat à mener, j’avais l’incommensurable besoin de l’avoir auprès de moi, comme si toutes les caresses et tous nos échanges ne pourraient jamais possiblement combler le manque vertigineux que m’inspirait la pensée de toutes ces années gâchées parce que passées à ne pas l’avoir connu. Mais mon souffle se prit dans ma gorge à l’instant où Shanya apparut derrière la porte. Elle rayonnait plus encore qu’à son habitude. Elle semblait avoir besoin de plusieurs corps tant celui-ci seul ne suffisait pas à contenir sa fougue, son énergie et la débordante excitation à laquelle elle s’offrait crue. Pour fonctionner proprement il lui aurait fallu, semblait me dire sa contagieuse émotion, être deux. Et justement. Avant même que je ne puisse bouger ou répondre à son urgence affolée, elle a tiré sur le coude de quelqu’un qu’elle plaçait alors en face de moi, l’air de crier « Surprise ! » et je luttais pour ma survie. Une seconde me suffit pour promener mes yeux sur lui plusieurs fois et je dus renforcer la prise de ma main sur ma poignée pour ne pas flancher. J’aurais aimé prendre du recul pour boire pleinement cette onirique vision. Celle d’un homme qu’il m’a alors semblé retrouver sans l’avoir jamais connu. J’eus le sentiment d’être enivrée, capturée par toute l’émotion qui me montait à la tête. Je mordais ma lèvre pour ne pas hurler mais y étouffais tout de même un cri de volaille, sidérée par l’époustouflante beauté de « Shane ! », j’hurlais dans mon entrée, en le montrant de la main. Je regardais Shanya, le cœur en vrac et répétais « C’est Shane ! » comme si elle ne le savait pas. Elle parlait. Elle parlait et les traductions simplistes de Marvel me manquaient alors. Mes efforts pour l’écouter se retrouvaient noyés sous le torrent qui se répandait en moi en désordonnant mon ventre, encerclant mon cœur trempé d’amour et suivait l’inévitable chemin menant aux pleurs. J’avais devant moi un miracle. La preuve tangible, palpable et sublime de toutes mes plus profondes convictions, ainsi que celles de Shanya. J’eus envie de lui dire, mais ma gorge serrée ne me le permettait pas encore. Il était là. Ils s’étaient retrouvés malgré tous les « malgré ». Ils étaient réunis, emmerdant l’impossible. Shane Turner était là. Je l’avais devant moi et je le sus sans effort, ni même en cherchant à le savoir. C’était une évidence qui me sidérait, aussi forte que leur lien me coupant les jambes. Il faudrait en faire un film. Il faudrait le dire en chanson, le mettre en musique et confier leur récit aux soins d’un artiste. Ils devenaient sur le champ mon histoire préférée au monde. Ils étaient l’incarnation de la chance, de l’amour, de l’amour, de l’amour et d’une forme complexe de justice qui chassait de mon âme une terreur vieille comme l’océan. Je regardais Shanya et repoussais un vertige quand je lui dis, étranglée, « Tu as gagné ton pari. » et puis fondais en larmes en effaçant la distance entre nous. Je les pris tous deux dans mes bras et glissais ma tête entre les leurs, n’excluant personne en les serrant à en perdre ma force. Il avait son odeur, cachée par la cigarette mais toujours perceptible et inexorablement Turner. Il avait sa gentillesse, quand il refermait la prise contre mon dos jusqu’à retrouver Shanya tout à l’autre côté de moi. Il avait sa fougue, quand il usait de sa force pour me soulever un instant. Il avait sa générosité, quand il m’accueillait comme s’il ne m’avait pas vu depuis des années, moi non plus. Il avait ses yeux, je décidais en défaisant doucement notre étreinte de mille ans. Il avait son cœur, son humour, son allure et m’apprenais ici que je ne la vénérais jusqu’alors qu’à moitié. Je soufflais, récupérant mes mains pour essuyer mes joues et le ras de mes cils que j’imaginais rougis par l’émoi. Je me sentais petite, impressionnée par leur simple présence. Il eut un rire en se tournant vers sa jumelle et je sentais mon ventre accueillir comme un baiser le son de sa voix quand il lui dit « Putain Shae, tu me gâtes. On dirait une biche effarouchée. Regarde-moi ça. Tu te souviens de celle que le Patriache a butée un soir parce que c'était plus simple que faire un écart avec son hummer ? Elle me la rappelle, quand son regard a été attrapé par la lumière de ses gros phares jaunes, juste avant qu’on la tape. Sauf que celle-là, j'ai furieusement envie de la pousser du chemin. J'en gerberais sur les radiateurs, si on lui f’sait du mal. Non mais t'as vu ses cheveux ? » Je me sentais rougir et ne fis rien pour le cacher, suspendue à leurs lèvres jusqu’à ce que celles de Shanya me sauvent et m’apprennent « Il t’aime bien. » dans un sourire excité. Je le lui rendais en leur faisant signe d’entrer chez moi mais pris Shanya une nouvelle fois dans mes bras quand elle fut à portée tandis que son Shane sifflait un air appréciateur en découvrant mon petit salon. Je lui dis doucement « Je suis tellement heureuse pour toi. » et pressais une dernière fois mes mains contre son dos avant de la libérer. Elle parlait. Elle parlait encore et je m’en suis voulu de ne pas tout entendre, mon regard ayant retrouvé Shane. Shane Turner et ses cheveux noirs, moins longs qu’ils ne l’auraient été sans boucler. Sa mâchoire impeccable, sa barbe de trois jours et ses yeux sombres se faisant l’irrésistible premier attrait de son visage. Son look insouciant rehaussé d’épaisses mitaines. Son charisme époustouflant que je retrouvais jusque dans le seul arc de ses sourcils expressifs. Son aisance insolente et compulsive qui lui fit prendre un objet chez moi pour l’étudier sans discrétion et le reposer délicatement au même endroit. Je sentais naitre un caprice adolescent, une envie sidérante et possessive d’être contentée dans l’urgence. Ce désir familier mais rare de vouloir. De vouloir à en tirer ma peau. À en oublier tous les autres. Et j’aurais tout aussi bien pu sautiller sur place quand j’attrapais le bras et l’attention de Shanya pour lui geindre « Je peux l’avoir ? » en mordillant ma lèvre et la suppliant du regard. S’il te plait. S’il te plait. « Je te promets d’être sage. » Enfin… autant qu’il le voudrait. J’espérais. J'espérais dans l'attente puis craquais un sourire, quand elle parlait.
J’étais seule avec Shane le jour où j’ai appris, pour Sam et Sienna. La fin de leur amour m’a causé une peine en laquelle je ne savais nommer aucun mal ni poser une seule mesure. Ils étaient le dernier couple que j’admirais et aimais à m’inclure sans consentement dans leur histoire et qui n’avait pas été vaincu par la mort, le comas ou pire encore : le vous-savez-quoi. Tous mes espoirs reposaient désormais sur Stephen et Alfia. Les derniers de leur espèce, les survivants, les garants de mon cœur d’enfant. J’assistais impuissante au déclin de l’empire que l’amour avait bâti autour de moi et cette seule pensée m’avait réduite à l’état de pleurnicheuse en pyjama.  Shane était entré dans ma vie depuis deux semaines à peine, et dans ma chambre depuis quelques secondes quand sa voix rendue rauque par le tabac fit déferler un torrent de paroles perdues sous celles de Sam Smith qui lui seul me comprenait maintenant. Je m’étouffais quelques secondes pour l’emphase sous un oreiller quand les doigts de Shane vinrent me l’enlever et que je l’entendis dire « Oh putain. », contrarié. J’ouvrais les yeux et me félicitais d’être déjà allongée, puisque je perdais l’usage de mes genoux quelques instants. Je ne savais pas s’il faisait allusion au maquillage éparpillé sur mon visage, à mes yeux rougis ou au très sexy t-shirt qui me servait de nuisette et que –mon dieu ça me revenait- j’avais hérité de Sam il y a longtemps alors attention j’étais sur le point de pleurer à nouveau, que quelqu’un fasse quelque chose. Il avait le cœur brisé, elle avait tout gâché et la pensée de leur histoire défigurée me causait un mal nauséabond, dans la région du ventre. Je trouvais refuge sur les traits masculins de Shane pour me divertir mais l’intensité de son regard noir et vorace me donnait surtout envie de disparaitre entre les coussins ou bien d’échanger nos places, le coucher là et m’asseoir sans plus tarder sur ce visage. Je pouffais, me sentant mieux, bien qu’ayant un peu trop chaud, quand il dit « Je vois bien que t’es triste, que t’as l’impression j’sais pas trop comment que c’est toi qu’on vient d’plaquer –c’est un super cas d’empathie, remarque, y a-t-il des limites à la souffrance par procuration ? ça me fait triper ces choses-là- mais même si ton chien venait de caner, y a des choses qu’on pardonne pas. »  Mais ! Comme dirait Ollie, qu’est-ce qu’il me voulait celui-là, de quoi il parlait ? Et puis pourquoi est-ce qu’il avait l’air si sincère dans son mécontentement ? Qu’est-ce que j’avais fait de si affreux ? « Ton putain de chignon. » il m’apprit en le pointant du doigt, l’air de ne pas vouloir y toucher. Il y avait un peu de regret dans ses yeux, comme s’il craignait que mes cheveux souffrent ou n’étouffent. « Quel gâchis. » me disait sa mine apitoyée et je riais niaisement en mordant ma lèvre pour ne pas en faire de même avec la sienne. Je découvrais que j’aimais le voir sérieux à en faire ressortir la virilité qui émanait de lui alors puissante et grave. J’eus envie de hurler, quand il s’attardait sans rien faire et que le trouver immobile me parut surnaturel. « Arrête de me regarder comme ça. » j’implorais en me tortillant pour calmer quelque chose qui réclamait ses attentions avec impatience. Il haussait un sourcil et je le trouvais prédateur, dans son amusement malicieux. Sa position dominante, lui me surplombant assis sur le lit dans lequel j’étais couchée, rendait sensible mon corps entier et je me sentais minuscule, l’esclave d’un chemin électrique tissé invisible entre lui et moi. J’aurais pu mourir ici d’une simple caresse. Je n’étais plus que mes nerfs. Je m’imaginais céder à une crise d’hystérie violente s’il venait à poser sa main sur le moindre de mes membres et fermais les yeux pour m’arracher à ces sensations insupportables quand je soufflais, ce qui lui fit demander « Comment tu te sens ? » et que je sondais mon corps, perdu entre ce qu’il lui faisait et le souvenir frais de la mort d’un amour puis dis « Comme si je n’allais plus jamais avoir faim. ». Shane dit « C’est d’avoir chialé, ça. » et je le regardais pour lui apprendre que « Ta compassion m’ébranle. ». Il sourit et j’eus envie de l’insulter de me rendre aussi folle. Il ne bougeait pas et je le fantasmais me donnant un ordre, quand il dit « Est-ce que tu veux m’essayer ? ». Je m’asseyais sur le champ pour lui prêter plus d’attention et retirais les draps de ma peau en espérant perdre un brin de cette chaleur entêtante. J’avais mal entendu, alors je lui dis « Répète. » et il dit « Shae dit que tu sais pas quoi faire de moi. Que tu veux mais que tu veux pas, et qu’elle a connu des putes qui avaient des vies moins compliquées que les films que tu t’fais. Elle m’a aussi prévenu que ça risquait de chier à cause de Luigi, mais ça j’préfère pas savoir. Alors j’te propose de m’essayer. On fera c’que tu veux,  le temps qu’tu voudras. Si ça marche, ça marche, et on verra peut-être qu’un jour tu deviendras une Turner à plein temps. Et si ça marche pas, on pourra toujours divo- » Je me jetais sur lui, mon cœur paradant mes émotions en fanfare. Je l’embrassais pour le faire taire avant qu’il ne soit trop tard et me félicitais de ne pas mourir sous son rire, sous ses mains, sous son odeur ni même l’apparition de sa langue. La surprise passée, je retrouvais en son étreinte la même gentillesse, la même fougue et la même générosité qu’il m’avait montrées lors de notre rencontre. J’exultais, bénissant ma chance. J’aimais que sa barbe nuance la douceur de ses lèvres, j’aimais que son contrôle ne laisse aucune place au doute, j’aimais qu’il dénoue mes cheveux et percevoir son expression à cet instant sous mes paupières mi-closes. Je l’essaierais à m’y perdre, puisqu’il le proposait si charitablement. Je l’essaierais à m’en faire ravir le cœur, espérant silencieusement qu’il le brise et pouvoir me targuer d’avoir aimé au point de mourir à moitié quand tout finit. Je l’essaierais au point de lui présenter mes amis, Lina d’abord puis ma famille, Ashley la première. Je l’essaierais au point d’en oublier que « Pour qu’une histoire finisse bien, il faut qu’elle ne commence pas du tout. » et reporterais cette consolation sur Gigi qui, je commence à le comprendre, restera l’inaccessible prisonnier de Sixtine. Je l’essaierais jusqu’à réaliser que mon cœur est fendu depuis longtemps et qu’il ne pourra ni m’achever, ni me sauver. Mes mains se plaisaient si bien sous ses cheveux que je ne les délogeais pas, en reprenant mon souffle. Il dit « Je vais prendre ça pour un oui. » et je lui répondais « Il ne s’appelle pas Luigi. » Je riais quand il vint poser sur mes lèvres un léger baiser de plus. Puis Shane dit « T’es sûre ? »

Dixième résolution : Un pas après l'autre.
Il est un son, dont personne ne parle. Il est un éclat qui survient dans la vie de chacun, mais pour lequel rien ne nous prépare. Il est différent pour tous et prend une forme qui vous parle, qui tutoie ce que vous avez dans le fond du ventre. Il est dépourvu de musique, il est nu et froid et cru, il fait mal à un degré inimaginable, avec une intimité inadmissible. Ce son, c’est le bruit que donne votre vie quand elle se termine. Quand elle change si violemment que vous pouvez physiquement la sentir basculer et que tout contrôle vous échappe. C’est le son qu’émettent votre jeunesse, et votre innocence, et vos premiers rêves, en devenant poussière. Le mien avait la voix de Lina et ne contenait qu’une seule syllabe. Mais aussi court ou aussi doux ou aussi ordinaire qu’il puisse paraitre, il produit en vous une terrible réaction en chaine, une mise à mort sans appel qui dépèce une moitié de ce que vous êtes.
Le soir de mes 24 ans, nous sommes trois à table et la chaise vide occupe tous nos esprits. « Ne t’inquiète pas. » je souris à Lina en attrapant son regard pensif, « Je suis sûre qu’il est juste en train de coucher avec une inconnue. » je la rassure en touchant la main posée sur son téléphone. Elle réussit à sourire sans me duper, disant « Il a plutôt intérêt. » parce qu’aucune autre alternative ne lui plait. J’essaie, mais n’y parviens pas, de me souvenir d’une occurrence où Titty aurait été en retard. Une innommable inquiétude a mangé mon appétit et en prenant sa place est venue répandre toute sa masse sur ma gorge et mon estomac. Je me demande si Lina la ressent souvent. S’il lui est impossible de dormir, manger et respirer correctement tant qu’il n’est pas rentré de mission, chaque fois qu’il passe le pas de la porte. Mon pouce caresse machinalement le dos de sa main et j’échange un regard avec Gigi qui inspire en tordant sa bouche avant de se ressaisir. Il se redresse dans le calme de mon appartement et dit « On m’a demandé en mariage, aujourd’hui. ». Lina a cet air, celui de savoir où il veut en venir, et je me promène entre la méfiance qu’il m’inspire et le soulagement de la voir souffler un peu. J’interromps Gigi et dis « Tu es déjà marié, Wallace. ». Je promène mes yeux sur les siens puis sa bouche, puis ses mains. « Et j’aime autant te prévenir que je ne me bats pas à la loyale. » j’ajoute sans laisser de place au débat et bois pour l’emphase une gorgée du verre posé devant lui. Il me laisse faire. Puis dit « Elle a trois ans. » quand l’alcool se répand sur ma langue. La trace rouge de mes lèvres embrasse le contour de son verre, quand je le lui rends puis dis « Alors ça devrait être rapide. » sans émotion. Je ne manque pas le sourire de Lina qui, en accompagnant le poison serpentant jusque mon ventre, me réchauffe le cœur. Je ne manque pas non plus l’endroit où Gigi choisit de poser ses lèvres quand il boit à son tour et un frisson me parcourt toute entière. Je sursaute quand le téléphone s’agite sous la main de ma meilleure amie et soupire mon soulagement à Gigi quand elle se précipite pour répondre. Je me sens bête de m’être inquiétée pour rien. Il ne fait pas le moindre doute dans mon esprit qu’il s’agit de Titty et qu’il arrive. J’imagine sans mal sa voix grave, au bout du fil, précipiter de tendres excuses. Et peut-être est-ce ici la toute dernière pensée naïve de mon existence. J’aimerais qu’elle dure. J’aimerais couper le temps, mettre nos cœurs en armures et revenir en arrière. Je voudrais m’arrêter là et retrouver ce que j’ai perdu à l’instant où Lina a serré mon poignet à m’en bleuir la peau. Je voudrais m’attarder encore, ralentir le monde, rien qu’un peu. Je souhaiterais retrouver l’âge d’or où nous étions, enfants, à l’abri de tout. Je souhaiterais l’avoir vu venir et réussir à vivre un jour de plus… Non. Je me contenterais de revivre une seule minute au temps où je ne me disais pas « C’est ma faute. » constamment. Où je me levais sans penser que j’aurais pu l’aider. Où je me couchais sans me dire que j’aurais dû le voir. Que je ne le mérite pas, si je n’ai pas su lui venir en aide avant qu’il soit trop tard. Mais le temps comme le reste me file entre les doigts sans que rien n’y fasse et je garde à jamais l’image de Lina blême, disant « Qu’est-ce qu’il se passe ? ». Je ressens, à cette seconde, l’effet d’un coup de batte dans la gorge. Tout est froid et je ne suis pas prête, je ne suis pas prête du tout pour ça. Je prends la main de Gigi dans celle que j’ai de libre et nos doigts s’entrecroisent pour appuyer le contact, et puiser une force dans ce mutuel réconfort. La gravité de Lina m’effraie, j’ai l’impression sourde et creuse d’avoir été vidée à la petite cuillère. Sa voix sans appel tremble « Dis-le moi maintenant. » et le temps prend son temps. Tout cesse, à commencer par nos respirations. Mon cœur en otage se blesse comme si ses efforts allaient m’aider à tendre l’oreille. Et puis, le voici. Le son qui a changé mon monde. Le moment où ma vie a tangué si fort que des souvenirs se sont brisés en heurtant le sol. L’instant où j’ai compris que la mort avait trouvé nos maisons. Que nos refuges avaient pris feu et que nos seules armes étaient faites de larmes et de sang. La seconde où une syllabe a changé le monde. Ce qui autrefois fut la voix de Lina dit « Non… » et je perds tout, à commencer par la raison. J’ère un moment entre deux âges. Je me sens vieillir de cent ans. Je me sens trop jeune, trop frêle, trop petite pour affronter ce qui vient. Je me sens terrifiée comme jamais, impuissante face à son visage détruit par la douleur. C’est plus que de la douleur, je m’entends penser quand elle lâche le téléphone et tombe à genoux pour se rapprocher du sol. C’est de l’agonie. Gigi se lève et la rejoint pour la prendre dans ses bras. Mes doigts tremblants récupèrent son portable. J’essaie de lire le nom qui s’affiche, peut-être que j’y parviens mais je ne le retiens pas. « Allo ? » j’improvise pour comprendre et pouvoir rejoindre Lina où que son supplice la mène. « Cherry ? ». Je reconnais la voix douce et cassée de son inspecteur de père. Mon cœur ne sait pas comment accueillir la nouvelle, ni ou même la mettre. « Sean, qu’est-ce qu’il se passe ? » Pitié, aurais-je aussi bien pu lui dire. Arrêtez tout, rendez-nous le monde. « Chérie, écoute attentivement. » Avoir à lui obéir me calme un faible instant, comme si l’on me confiait une mission. Sean Austen dit « Je passe vous chercher, j’ai besoin de Lina à l’hôpital. » et mes pensées font défiler les noms de ceux qu’elle aime, dans une infernale roulette russe ravivant mon envie de vomir. Je n’ai plus la moindre force, tout en moi est blanc et froid. « Pourquoi ? » Je m’entends pleurer mais n’y peux rien. Par terre, Gigi sert Lina si fort qu’il semble craindre ne pas pouvoir la garder en un seul morceau. Son père me dit avec peine « Je ne sais pas encore. Il n’y a rien de sûr. » et une aiguille me déchire la poitrine. Je sais qu’il me prépare pour ce qu’il va suivre et j’ai du mal à imaginer l’étendue des horreurs. « J’ai reçu – J’ai reçu un appel. On a retrouvé un corps chez Teddy et il se peut – il se peut que ce soit lui. » je n’entends pas le reste. Je déserte ma peau et la scène vue de loin me parait surréaliste. Quelqu’un nous a empoisonné le cerveau. Ce n’est pas nous, ce n’est pas vrai. Seule reste ma voix, détachée de mon âme en pièces. « Un corps ? » je m’entends répéter bêtement. Ce n’est pas lui, j’ai envie de lui dire. C’est impossible. Teddy est Teddy. Il est immense, il est sublime et il est fort. Il rit. Teddy est vivant, il aime les autres et dit qu’un jour on partira loin, tous les quatre, et qu’il reviendra sûrement en ayant adopté un orphelin. Il danse. Comment peut-on réduire quelqu’un d’aussi grand à ces deux petits mots immondes ? Teddy n’est pas un corps. Il a un corps. Et personne ne peut l’en défaire. « Gigi… ». J’étouffe dans la terreur glacée de mes sanglots. S’il te plait, fais-les arrêter, j’aimerais lui dire. Fais tout s’en aller. Je t’en supplie. « Viens. » il m’ouvre un bras, son visage tordu par la peine et le désir évanescent d’être fort. Je les rejoins, Lina et lui, me perds dans notre étreinte à ne plus savoir quels membres m’appartiennent. Je renonce à mes sens, aveuglée par mes larmes, abrutie par le choc et étranglée par l’angoisse. Quand je retrouve l’esprit, nous sommes à l’hôpital.  Lina a disparue avec ses parents ; ils ont besoin d’elle pour identifier Teddy m’apprend Gigi quand je lui demande où elle est. Il me dit que dans l’ambulance, il vivait encore. Je sais qu’il voit l’effet qu’ont ses mots, l’écho qu’ils réverbèrent partout en moi. Ils créent à partir de rien un infime espoir. Ils arrachent un pan de tissu au manteau de la mort. « Il est … ? » je demande sans savoir finir. Il hoche la tête. « Vivant. » Il sert ma main dans les deux siennes  et une larme brûlante m’échappe. Ses sœurs la rejoignent sur mes joues, sur mon menton et le long de mon cou. La nausée me reprend, un vertige blanc me déchire l’existence. La somme de toutes les choses que sont Teddy – bien plus qu’un corps – l’a fait revenir d’entre les morts. L’idée de lui n’étant plus ne me submerge que maintenant et je craque, paniquée et étouffée par une peur sidérale. L’angoisse du néant me mange. Je me sens partir loin, dériver sur un sentiment de mort qui me coupe le souffle sans avoir l’intention de me le rendre. J’ai mal dans mes rêves d’enfants et jusqu’au premier de mes ancêtres, j’ai mal sans mesure, j’ai mal dans le temps. J’entends la voix de Gigi assourdie par mes sanglots, me dire que les docteurs ont essayé de nous préparer au pire. Que ce n’est pas bon signe. Je secoue la tête, pliée en deux par le chagrin vorace qui habite mon ventre et me coupe les jambes. Laissez-nous l’aider, j’aimerais pouvoir dire. On fera n’importe quoi. Laissez-nous prendre une partie de son mal, laissez-nous combattre aussi les choses qui lui veulent la peau. Il est aimé, vous verrez, nous sommes nombreux. Laissez-nous nous relayer et affronter ce que personne ne devrait vivre seul. Laissez-nous donner du sang, des organes, de la peau, du temps… tout ce qu’il lui faut. Nous sommes prêts à tout. Mais laissez. Laissez-le nous.

Six mois plus tard, je n’ai toujours pas repris ma respiration. Je me sens parfois perdue, prise au piège entre ce malheur et le prochain, redoutant dans la douleur l’annonce d’une nouvelle horreur qui viendrait se rappeler à mon cœur lourd, mes rêves noués et mes espoirs dilués – à peine perceptibles – dans un océan de désillusions. Je craints à chaque appel, que ce soir-là nous rattrape et qu’il reprenne la bête endormie qu’est devenu notre merveilleux Teddy. La peur infiltre le bien, elle a tapissé mon quotidien. J’ai ce mécanisme au fond du ventre, prêt à rugir à la moindre secousse. Et j’ai beau retenir mon souffle, c’est celui de mon petit frère qui, il y a quelques semaines, m’a guidée vers la lumière du jour. Il avait déjà huit ans trois quart. J’avais la chance de l’avoir pour moi seule tandis que notre père conduisait un client à Miami et que sa mère donnait une conférence à l’autre bout du pays. Le petit homme était à moi une semaine durant et je doutais parfois sincèrement de ma capacité à y survivre tant je me voyais régulièrement submergée par l’intensité des bouffées d’amour qu’il m’inspirait à tous bouts de champ. Il me suffit de regarder en sa direction pour ressentir un sentiment inexplicable envahir ma poitrine : il s’agit de tendresse sous sa forme la plus claire. Incommensurable, elle est cernée d’une peur vive et d’une violente envie de pleurer ou le cajoler pour ne jamais le laisser s’enfuir. La seule mention de son prénom éveille en moi ce sentiment. Ce jour-là, il arborait son habituel look constitué d’épaisses lunettes, de sa casquette gavroche, d’une montre à goussets et d’un costume trois pièces. Je jure que ce môme est un gangster sur-éduqué de cinquante ans emprisonné dans un corps de petit garçon. Il m’encourage par sa simple existence à tirer le meilleur de mon esprit, à assumer chaque battement de mon cœur. Ses idoles incluent Alan Turing, Thomas Edison, Leonard de Vinci, Nikola Tesla, Bill Gates, Hedy Lamarr… mais aussi Al Capone et encore pire : Benjamin Riverock. « Papa me dit que tu as travaillé pour lui. » il amorçait, curieux, sous le soleil triste de New-York. J’essayais de refouler les souvenirs mais sentais le rouge me monter aux joues. Je mordais un sourire et décoiffais ses cheveux blonds pour détourner son attention de mon embarras. « Oui, c’est vrai. » je lui avouais. « Il y a longtemps. ». Je serrais la main qui tenait celle de mon petit frère en accueillant le sentiment de vulnérabilité qui accompagne mes souvenirs de lui. Je me sentais exposée aux regards des passants, jugée et insignifiante. Mais il m’a suffit, comme toujours, de poser les yeux sur Tommy pour me trouver, là, aimée, brillante et irréductible. Je fronçais le nez quand il me demandait « Vous vous parlez encore ? » et que remonter le fil de nos dernières conversations me fit admettre que « Pas vraiment, non. ». Pas depuis Teddy, j’aurais voulu pouvoir dire. Pas depuis qu’a commencé la fin de nos vies, j’aurais voulu être plus précise. Je songeais à Ben Riverock avec une affection cernée de regrets, une chaleur dévorante ponctuée de trous béants. Il devenait lentement le souvenir étrange d’une folie d’avant, comme la bande magnétique d’un film dont aurait abusé à trop vouloir le comprendre, pour ne finalement en garder en mémoire que les passages érotiques. C’était une belle histoire mais de toute évidence, elle n’était pas faite pour moi. « Tu pourrais nous organiser un tête à tête ? » a dit mon petit frère et je craquais en riant devant sa bouille innocente. Il prit cet air contraint et patient, se disant que je n’y connaissais rien au monde des affaires. Mais une urgence prit le devant sur le reste, je lui demandais précipitamment « Pourquoi tu veux le rencontrer ? » en ayant envie de lui dire de me promettre immédiatement, de me jurer sur le champ de ne jamais le faire. Mon instinct protecteur refusait de soumettre mon frère aux caprices d’un esprit aussi malin. C’était une chose pour moi de le retrouver et de me laisser faire par cette étourdie sensation de n’être, une heure de temps en temps, qu’un condensé de nerfs, de chaleur et d’exaucement. Mais c’en était toute une autre de nourrir à ce diable l’âme immaculée d’un enfant. J’avançais et ralentissais l’allure pour ménager les jambes de mon petit frère, tout en cherchant un indice sur son visage déjà suffisamment grand pour contenir plusieurs émotions. Il m’apprit « J’ai des suggestions pour lui. » d’un air sérieux et tout porté sur l’avenir. Je réfléchis « Mmh… », ne sachant pas très bien comment lui apprendre et finis simplement par lui dire « Tu sais, Tommy, ce n’est pas la personne la plus gentille. ». Il a simplement levé les épaules alors, et dit « Il doit avoir un faible taux de dopamines. ». J’éclatais de rire en pleine rue, éblouie par un vertige d’affection fière. J’aurais voulu le tenir fort contre mon cœur, qu’il sente tout ce qu’il essayait de lui dire. Mais je me contentais de lui avouer « Ce que je t’aime. Tu es parfait. » en resserrant sa main dans la mienne. Il était épatant. Il faisait bon usage de tout : des informations comme des sentiments. Il était doué de compassion, d’humour et d’une forme de génie suffisamment développée pour en devenir effrayante. Un jour, il gouvernerait le monde. Ainsi je lui dis « D’accord. » et admirais avec des papillons dans le ventre la vue de son grand sourire. « Je vais essayer d’organiser une rencontre. ». Et avant qu’il puisse répondre, j’ajoutais « Mais j’ai une condition. ». Je m’arrêtais et me baissais pour poser chacune de mes mains sur ses épaules. Ce visage finirait par me tuer. Il me regardait, l’air solennel de vouloir honorer n’importe quelle promesse. Je pris l’air sérieux en plongeant mon regard dans ses grands yeux bleus derrière ses lunettes. Il le rencontrerait, il l’épaterait, il ressortirait probablement actionnaire majoritaire. Tout ça d’accord, c’était certain. Mais mon Tommy, d’ici dix ans « Tu le vires, quand tu deviens son patron. ». Son visage de môme se fendit d’un rire qui devint cet instant et très officiellement mon son préféré au monde. Mon hymne, ma chanson, mon véritable nom. Je plantais un baiser sur sa joue ronde. Et puis juste ici, depuis sa poitrine, quelque chose surgit qui vint drainer mes veines de toute chaleur. Un bruit terrible, qui empoisonnait son rire. C’était les prémices d’une de ses crises. Il n’avait plus que quelques minutes avant de ne plus savoir respirer correctement. C’était ce nuage électrique qui, invisible, vient colorer l’atmosphère pour annoncer l’orage. Je les connaissais par cœur, espérant à chaque fois ne plus jamais avoir à les entendre. Je pris sa main à nouveau, souris en souhaitant vomir et lui dis « En route, Président Ford, deuxième du nom. » et il me suivait, accélérant le pas sans s’en plaindre. Je nous dirigeais vers St Trinian’s où dormait Teddy, à deux rues d’ici. Je savais que la ventoline dans mon sac ne suffirait pas et qu’il nous faudrait trop de temps pour rentrer à mon appartement. Contre mon bras, il récupérait de son rire sans se soucier encore de ne pas retrouver une respiration normale. Mon cœur se tut, pris en otage. Je retenais mon souffle, espérant sûrement pouvoir le lui donner en offrande. J’avançais, je pensais à Lina en imitant le calme et me composais une force qui désertait pourtant chacun de mes organes affolés à l’idée de ne pas arriver assez vite. Je lui dis « Chéri, on ne va pas aller à l’expo tout de suite. » et nous faisais prendre la route de l’hôpital. J’avalais ma terreur, retenant le choc dans ma gorge afin qu’il ne déguise pas ma voix et m’étonnais de réussir à paraitre sereine. Tommy, le souffle rauque, dit « C’est à cause de ça ? » en pointant son torse du doigt. Je fixais rageusement devant moi, refoulant les larmes qui s’accumulaient derrière mes cils. « On fait un arrêt au stand. » je lui dis en souriant à son visage d’ange. « Ce sera plus rapide que de repasser par la maison et on sera tranquilles. ». Il a acquiescé, me faisant confiance, et j’ai renforcé mon emprise sur sa main chaude. Je n’avais plus eu aussi peur depuis le soir de mes vingt-trois ans. J’ai eu l’impression de marcher pendant des heures, trainant une boule dans le fond de mon ventre. La bile me brûlait les poumons. Mes jambes chancelantes menaçaient de m’abandonner au moindre pas. J’étais terrifiée, mais je ne le montrais pas. J’avançais légère et j’avançais sûre de moi en lui racontant doucement des bêtises que j’ai oubliées mais qui l’occupaient pendant que je surveillais l’état de son souffle de plus en plus éraillé et fragile. Quand nous avons enfin franchi la porte des urgences, j’ai pris sa casquette et je le présentais au docteur venu à notre rencontre. J’ai souri, ai passé la main dans ses cheveux blonds et ai dit « Bonjour Docteur. » en  effaçant d’une caresse la sueur sur son petit front. « Est-ce que vous auriez une minute à accorder à Thomas Ford ? » j’ai demandé avec douceur, craignant une seconde que mon pouls terrible ne déchire ma gorge. Mes dents serrées me faisaient mal et je confiais sans parler ma détresse au médecin. Elle comprit tout de suite et ses yeux ne manquèrent pas la bouche entrouverte d’où s’échappait le râle de mon frère. Elle s’accroupissait et lui confiait combien elle le trouvait élégant, tout en l’auscultant déjà. Elle lui demandait d’une voix douce s’il acceptait de venir avec elle et il attendait ma permission. Je m’agenouillais et lui dis « File. Je dois remplir quelques papiers et je te rejoins très vite. ». Je serrais son corps contre le mien et lui murmurais que je l’aimais avant qu’il ne s’en aille. À la seconde où il m’a tourné le dos, je libérais ma terreur comme l’on reprend son souffle et elle prit la forme d’un éclair blanc. Momentanément aveugle, j’accrochais un mur, hébétée par l’horreur qui infiltrait mes traumatismes et me laissais guider vers une salle d’attente sans comprendre les mots doux soufflés à mes oreilles. Et je restais assise ici, mes yeux hagards sur une feuille blanche où j’aurai à poser un paraphe. Mes mains tremblantes gisaient sur mes genoux et j’essayais de récupérer la voix qui autrefois fut la mienne mais me parut, cet instant, perdue à jamais. Ainsi ai-je attendu, des minutes incessantes, que l’on me raccorde à sa petite existence. Je trouvais dans ce silence la même sensation vertigineuse que me procurait l’alcool lorsqu’il coupait les ponts avec la réalité et je ressentais le même écœurement impatient de me sentir à nouveau rincée de lui. Je me suis sentie malade en m’apercevant que j’étais assise dans le même siège que ce soir-là et m’en levais comme s’il avait soudainement pris feu pour préférer faire les cent pas, seule et abusée par la peine. J’attendais. J’attendais en trouvant de la noblesse dans ma patience. J’attendais en imaginant du réconfort dans chaque seconde. J’attendais en me disant qu’il s’agissait d’une mission à part entière et fit d’elle un accomplissement qui eut raison de mon épouvante. Les portes menant à leurs couloirs, demeurant obstinément closes, m’obsédèrent et j’ai fantasmé  mon corps se ruant avec furie dans l’interdit pour retrouver mon frère. Je rêvais leur envers. J’y imaginais l’inconnu, les ténèbres et fus surprise, lorsqu’elles s’ouvrirent, d’y trouver la silhouette d’un ange, et sa lumière.
J’avais soudain conscience des vastes alentours et découvrais la présence des patients autour de moi quand le Docteur Wade Porter a fendu mon cœur d’un sourire, cherchant parmi nous et demandant « Blueberry Benz ? », bien trop gentil pour s’en moquer. J’approchais de lui et tentais en vain de m’habituer à sa juvénile masculinité, au mélange déroutant que composaient sa beauté simple et son charme fou, quand j’ai soufflé un rire empli d’espoir, lui disant « C’est moi ! » en contemplant sur ses lèvres les restes du nom dont s’est servi Tommy pour lui. Je lisais le badge sur sa blouse et le trouvais plus fatigué devant moi que sur la photo où il semblait n’avoir que quinze ans. Je me demandais s’il était un de ces prodiges qui fascinent mon frère. « Dites-moi qu’il va bien. » j’ai imploré, les mains en prière. Il n’a pas attendu, me disant vite « Il va bien. » et peut-être est-ce sa précipitation qui me prit de court, puisque je m’en méfiais et lui dis « Si vous le dites juste pour me faire plaisir, c'est vraiment horrible. ». Je craquais, vulnérable, et sentais ma gorge enfler, obstruée par les larmes. Je découvrais l’infinie patience de Wade Porter qui me parut alors mousquetaire, chevalier, viking ou même neandertal dans une décharge de virilité glorifiée par la noblesse de ses doux yeux bleus. Il a inspiré, l’air de me comprendre par miracle. Je retenais mon souffle, à la seconde où il a arrêté le temps. Il me dit alors « Votre petit frère va bien. » prenant la mesure de chaque syllabe sur sa langue et je ressentais cette gratitude envahissante, ce genre de sentiment incommensurable qu’aucun mot ne semble être capable de traduire fidèlement. Non, pour exprimer l’ampleur de ma reconnaissance, n’aurait pu suffire qu’un baiser. Ainsi ai-je pris son visage entre mes mains, poussant sur la pointe de mes pieds pour remercier ses lèvres des miennes. Je l’embrassais doucement, d’un élan spontané où ne s’attardèrent que mes mains appréciant le doux contact de sa jeune barbe. Merci, lui dis-je toute entière. Je basculais à nouveau sur mes talons et cessais mon intrusion quand j’ai perçu son regard interloqué mais toujours compatissant. Il cherchait ses mots et je me demandais où étaient sa fichue cape, sa franchise, son sidekick et tout le reste de son attirail de héros. Il avait pris soin de Tommy quand je ne savais plus le faire. Il l’avait soigné, protégé, sauvé de ce monstre logé dans ses bronches. Son sourire m’apprit qu’il avait des fossettes et l’arrivée de cette information en a délogé plusieurs autres dans la région de mes côtes. Gêné, il dit « Merci ? » et je récidivais pour le toucher sans permission. Je lui dis « Non. » et le pris dans mes bras, posant ma tête contre son cœur à espérer m’en faire entendre et lui dis « Merci à vous. ». Je me régalais de son odeur étonnement bonne malgré les longues heures passées au service des autres et sentais ses bras s’enrouler autour de moi quand j’ai craqué toute la terreur retenue dans ma patience et me suis mise à pleurer, bien à l’abri du monde, cachée sur son torse. Je découvrais qu’il était de ceux à ne jamais interrompre une étreinte le premier, car l’on ne sait jamais à quel point l’autre en a besoin. J’essayais de lui dire des choses qui se sont perdues contre sa blouse et je mâchouillais mes mots comme une enfant, lui disant merci pour les années pénibles, merci pour les jours sans sommeil, merci pour les heures interminables, merci pour les joies, les peurs, les pertes et les peines. Merci d’être une superstar. J’ai senti Teddy et Lina effleurer mes pensées mais me suis saisi d’un éclair de lucidité pour les remettre à plus tard et privilégier maintenant un dernier effort pour me ressaisir et retrouver mes esprits. J’expirais et séchais mes joues et sentis se répandre en moi une humilité vertigineuse, un sentiment fragile mais profondément consolé. La tête basse et le cœur léger, je me suis trouvée rassérénée, comme reconstruite par la caresse d’un magicien. Wade me dit joyeusement « Vous voulez le voir ? » et j’hochais la tête avant d’oser retrouver son regard et lui dis enfin « S’il vous plait. » puis m’émerveillais de voir son sourire s’agrandir quand il vit le mien. En le suivant dans le couloir, je ressentis l’inexplicable fierté d’être vue à ses côtés. Je mordais une lèvre en l’entendant rire quand j’ai marché sur la pointe des pieds pour interrompre le tic tic tic sonore de mes talons contre le sol de l’hôpital. En s’arrêtant à hauteur d’une porte, il mit le plat de sa main contre elle pour la basculer mais s’interrompit un instant et me dit avec le geste « Il porte un masque. » pour me préparer gentiment à la vue de mon frère. « Mais il peut parler ? » Il sourit, l’air de dire « Oh que oui » et dit « Oh, oui. » parce que le Docteur Porter est à ce point intelligible. « Il m’a demandé si j’étais célibataire. » Je pouffais en ressentant cette familière bouffée de tendresse envers Tommy. « Et qu’est-ce que vous lui avez dit ? » Wade en se penchant ouvrit la porte puis me fit un clin d’œil en répondant « Que j’étais un peu trop vieux pour lui. ». Il a ajouté, surfant sur la vague de mon rire, qu’il serait juste ici si nous avions besoin de lui, et j’entrais dans la chambre lumineuse où était assis mon petit frère. Je me précipitais pour embrasser ses mains et m’assis sur le lit en scannant son petit corps du regard, à l’affut de la moindre alerte. Je le trouvais apaisé avec sur les joues la teinte de rose suffisamment rassurante pour m’apprendre qu’il avait ri récemment. Le même sentiment m’étreignant les côtes surgit alors, lorsque je pensais aux bons soins du Docteur. « Comment tu te sens, chéri ? » Je gardais une de ses mains dans les miennes. « Bien. » il a dit sous son masque avant de l’enlever, tranquille, et d’ajouter « Wade est génial. » « J’ai vu ça. » Je lui rendais sa casquette quand il dit « Il a 28 ans. ». Je lui montrais ma surprise dans une expression impressionnée et approbatrice sur le visage. Il s’était renseigné pour moi, et je le trouvais aussi irrésistible qu’adorable. « D’accord. » je dis, toute intéressée. Mais encore ? Président Ford a jeté un regard vers la silhouette de Wade derrière la vitre puis m’a dit « Il est célibataire. » et j’haussais un sourcil sans duper personne. Je ressentais le chant choral d’un hallelujah sincère et plein d’échos trouvant refuge dans mon ventre, dans ma tête et dans mon sourire qui semblait ne plus vouloir se taire. Je serrais le genou de mon petit génie quand il dit, l’air de rien « Et il ne travaillera pas Mardi soir. ». J’échappais un rire court, un seul son qui vint danser dans la pièce claire. « Tu seras rentré chez tes parents, Mardi. » S’il veut passer un peu de temps et dîner avec son nouveau modèle, ce n’est peut-être pas le mieux indiqué. Nous nous retrouverions tous les deux en tête à tête. « Je sais. » Je lui souriais, vaincue par son aplomb déroutant si joliment teinté d’innocence. Je ressentais avec amour l’assurance de ne jamais m’en lasser. Je fis mine de réfléchir et me prenant au jeu pensais alors sincèrement à lui. J’avais encore sous les pouces la sensation de toucher ses joues. J’avais encore sur ma bouche le goût de la sienne. J’avais toujours sur ma peau la protection de son parfum. Et j’avais, tout autour et à l’intérieur de moi les manifestations sensibles de son cœur unique au monde. Alors j’appelais son nom. Et avant qu’il ne rentre, murmurais à mon frère un complice « Tu crois qu’il aimera ma cuisine ? » Et mes folies, mes caprices, mes doutes, mes psaumes, mes rêves, mes envies, mes défauts, mes amis, ma famille, mes peines, mes joies… Est-ce que qu’il m’aimera, moi ?


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur



avatar



Messages : 71


MessageSujet: Re: » cherry « Sam 25 Mar - 0:25


» Famous last words «


Wallace, Giuliano × « J'ai l'impression de ne pas t'avoir vu depuis des mois. Je te préviens Gigi, si tu continues à me rendre malheureuse, je t'envoie des gitans. »

Ford, Rick × « Tu t'es encore trompé de destinataire. Mais quoi qu'il en soit, je t'aime aussi, même si je préfère que notre amour reste platonique. »

Ford, Nikki × « J'aimerais kidnapper le Président pour l'emmener au musée Samedi, c'est d'accord pour toi ? (coucou, la NSA <3) »

Beaulieu, Harper × « Quand Sheila va mourir, tu crois qu'ils vont l'enterrer ou la recycler avec le reste des déchets en plastique ? »

Beaulieu, Étienne × « Nouvelle offre: un Kinder Bueno, du plâtre, un hamster et un nouveau vélo. Ça te suffirait, pour le strip-tease ? Allez quoi, c'est pour une copine. »

Wallace, Stephen & Alfia × « Joyeux anniversaire ! Je vous aime. J'aime votre mariage, je vous aime individuellement, j'aime votre humour, j'aime votre amour, j'aime votre exemple. Et si le restaurant est mauvais, je n'y suis pour rien, c'est votre progéniture qui l'a choisi. Cet impotent de Gigi. »

Austen, Lina × « Je ne sais pas. J'avais jamais été aussi triste en pensant à lui, avant. Ou au moins, pas si longtemps. Pas toujours. Ça me passait comme un virus, ça s'en allait. Depuis combien de temps Gigi me fait moins rire que pleurer ? Dis... il traine un peu ce dîner. On s'en va ?  »

Tuesday, Teddy × « Bon. Pas que ça devienne lassant mais on a compris que t'étais super fort en imitation, Titty. Seulement si tu pouvais choisir quelqu'un d'autre que La belle au bois dormant, ce serait bien. Tu me manques tous les jours. Tu me manques chaque fois que j'ai envie de danser, mais que je n'ose plus. Tu me manques dès que la sirène des pompiers m'effraie. Et j'ai peur d'un jour où je n'aurai plus peur du tout. Tu nous manques à tous. Reviens-nous. Si tu vois mal, on te guidera. Si tu trembles, on t'aidera. Et si tu boites, on te portera. Je t'aime, Teddy. Je t'aime le Mardi et tous les autres jours aussi. »

Edenfield, Sixtine aka Six × « Oui, c'était moi. J'essaie de préparer un petit cadeau pour ton anniversaire mais le cadeau en question n'a pas l'air super motivé. Mais ne t'en fais pas, j'ai tout prévu, je vais aller acheter un hamster. »

Austen, Sasha × « Je viens de surprendre mon frère avec son nouveau livre de chevet et j'ai besoin de ton avis d'experte pour savoir si c'est normal: C'est le dictionnaire. »

Austen, Leia aka Sherlock aka Sherly × « Si on coupe Deadpool en deux et qu'on sépare les moitiés, laquelle se régénérera ? »

Austen, Sam × « À mon tour: tu préfères, à vie, avoir la barbe en steak haché ou les sourcils en frite ? »

Porter, Wade × « Une fille moins formidable que moi t'aurait répondu "Pas grand chose... Je cuisine en nuisette." ou ce genre de mensonge pour s'inventer un peu de mystère et que tu comprennes son intérêt pour toi, l'air de rien. Mais je vais te dire, ce que je fais, Docteur Porter. Je pense à toi. J'étais en train de faire la vaisselle, et j'ai pensé à toi. J'ai pris une douche, et j'ai pensé à toi. J'ai rangé ma cuisine, et j'ai pensé à toi. T'es dans ma tête. Je me suis dit « Wow. Voilà. » en m'en rendant compte. Et maintenant, je me suis étendue avec un livre... en nuisette. »

Bowman, Jake × « Je t'ai vu dans la rue, ce matin. T'étais très bien accompagné. Tu devineras jamais à quoi je t'ai reconnu. Un indice : ça rime avec "joli p'tit cul". »

Riverock, Benjamin × « Je sollicite solennellement un entretien auprès de votre Majesté. Votre somptueuse Personne est-elle libre cette semaine ? Bien à vous, un ancien sujet de votre cours. PS: tu peux garder ton pantalon, c'est juste pour parler. »

Williams, Connor aka Marvel × « Si on coupe Deadpool en deux et qu'on sépare les moitiés, laquelle se régénérera ? »

Turner, Shanya × « Tu m'as encore écrit avec tes fesses, hein ? Bonjour, joli fessier. Comment va la moumoute ? »

Wallace, Ashley × « Je t'aime. Je t'aime et j'avais envie de te le dire ce matin, parce qu'il fait froid et que j'ai l'écharpe que tu m'as offerte autour du cou, alors c'est un peu toi qui me réchauffe. Je t'aime parce que tu es généreuse et attentionnée et que sans toi tout serait moins beau. Tu penses avoir le temps de manger un morceau avec moi ce midi ? »

Wallace, Jimmy × « Il faut qu'on organise une intervention pour empêcher les fesses de Shanya d'entretenir des relations illicites et indécodables avec nous. Ça va finir par se savoir. »

Wallace, Kieran aka Kiki × « D'accord, je t'entends. Mais un Vincent c'est carrément plus fourbe, il me semble. Un Vincent ça préfère ses coudes en tweed et ça dit des choses comme "Vous pouvez pas me poursuivre, mon père est avocat.". Au fait j'espère que t'es pas en Chine parce que ça ferait cher la remarque philosophique. »

Wallace, Oliver aka Ollie × « J'ai appelé un paparazzi pour qu'il viole ton intimité quand je t'ai vu dans la rue ce matin mais il m'a dit "Ollie qui ?". Puis après il a dit "J'suis un vrai photographe, pas un connard." alors je lui ai dit que c'était brave de sa part. Et tu devineras jamais ce qu'il a répondu. Il a dit "Oui." »

Wallace, Jonathan aka Jo × « Dis, Jo, à quel point est-ce que tu tiens à ta dignité physique ? Saurais-je te convaincre de faire don de dix minutes de ta vie le temps d'un strip tease de rien du tout ? C'est pour un anniversaire. Si tu dis oui je n'offre pas à Maddie de mignon petit hamster. »

Wallace, Maddison aka Maddie × « T'es pas couchée, toi ? »

Mikkelsen, Sienna × « »

Turner, Shane × «  »

Turner, Natalie × «  »

Burton, Charlie × «  »

Olsen, Sofia × «  »


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

» cherry «

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

Sujets similaires

-
» [Validée] Touhou 7 : Perfect Cherry Blossom
» [Recherche] Mbk Cherry Picker.
» [DA] Cutey Honey (Cherry Miel).
» Possesseurs d'Aero Table Montrez vous !
» Kara's Cube Cabinet et recolors
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous pouvez répondre aux sujets dans ce forum
→ ST TRINIAN'S , Where did you get those bruises ? :: → ALL HAIL THE KINGS AND QUEENS ← :: nos personnages-
Poster un nouveau sujetRépondre au sujet